mercredi 18 mars 2009

Lyonnais à vos marques voici Hamlet

Aussi inspirée qu'elle le fut quand elle se mesura à à Etre sans père, première version de Ce fou de Platonov de Tchekhov Claire Lasne a demandé à cet incomparable passeur de l'anglais au français qu'est André Markowicz de lui prêter main forte. Elle a en outre imaginé un décor foisonnant au fond duquel se réfléchissent des miroirs. Lesquels reflètent l'esprit de Hamlet, qui depuis la disparition plus que suspecte de son père dont il croise le spectre, flotte à la lisière de la raison. Depuis cette perte le prince fait preuve d'une férocité brutale ou suave à l'égard de ceux qu'il considère comme des crétins patentés. 
Grâce au jeu confondant de diversité de Patrick Catalifo on passe constamment de la farce macabre à à la tragédie la plus sombre. Il se confirme que cet acteur qu'on a vu d'une si frappante justesse chez Claude Stratz, Jean-Pierre Vincent ou Patrick Pineau est de ceux capables d'emprunter la voie royale tracée par Michel Piccoli et consorts. Claire Lasne a eu l'idée saugrenue et poétique de lui donner -outre des  partenaires d'une qualité inégale- des compagnons d'un calibre bien différent à savoir un vautour et des grands ducs qui traversent la scène qui du coup prend des allures de donjon de légende.
L'oeil et l'oui sont donc constamment à la fête. On ne peut que déplorer qu'un spectacle d'une fougue aussi sanglante n'ait pas trouvé preneur dans la région parisienne
Du 24 mars au 3 avril Théâtre des Célestins Lyon   
   

vendredi 13 mars 2009

Casimir et Caroline d'Odön von Horvath

La scène inaugurale, au cours de laquelle une foule regarde éblouie l'aéronef Zeppelin qui traverse le ciel, est une splendeur. Parmi les badauds se trouvent Casimir, un jeune chauffeur qui vient de perdre son emploi et Caroline, sa promise dont les parents auraient préféré qu'elle épouse un fonctionnaire avec lequel son avenir aurait été assuré. Les deux amoureux ne tardent pas à se chamailler puis à se séparer. Comme cette rupture se passe dans un parc d'attractions, une cohorte d'autres personnages sont présents. Dont un tailleur d'âge mûr (Hughes Quester dont l'interprétation est comme toujours surprenante)  qu'émeut le jeunesse de Caroline. Casimir est, lui, happé par des jeunes qui machinent quelque mauvais coups. 
Pour sa première mise en scène comme directeur du Théâtre de la ville, Emmanuel Demarcy-Mota a choisi cette pièce d'une exceptionnelle densité écrite au début des années trente par Odön von Horvath qui pressentait le gouffre dans lequel allait tomber l'Allemagne qu'il n'allait pas tarder à quitter pour Paris où, au cours d'un orage, la chute d'un arbre mit prématurément fin à ses jours. 
Cet univers où les jeunes draguent, se laissent glisser sur des toboggans et se pochardent et où des puissants  se payent des filles sans le sou, aurait mérité d'être plus concis. Beaucoup de scènes, surtout celles où les adolescents s'amusent à lorgner des phénomènes de foire ou en viennent aux mains sont inutilement étirées.  Ce qui est d'autant plus navrant que l'Allemagne des années qui précédèrent l'élection d'Hitler étant entrée dans une crise économique majeure, cette oeuvre n'est pas sans rappeler la période de déliquescence sociale que nous traversons. Le spectacle bénéficie heureusement  de  la présence de Sylvie Testud et de Thomas Durand, un nouveau venu d'un incontestable talent.  
Ayant un sens aigu des éclairages, le metteur en scène clôt son spectacle sur l'image grandiose d'un monde qui s'assombrit comme s'est éteint l'amour de Casimir et Caroline. 
Jusqu'au 27 mars Théâtre de la Ville    
   

jeudi 12 mars 2009

Promenades de Noëlle Renaude

Franc- tireuse du langage, Noëlle Renaude est, à n'en pas douter l'une des écrivaines de théâtre les plus difficiles à monter. Ce qui n'est pas fait pour rebuter Marie Rémond, jeune metteuse en scène et comédienne qui compte parmi les plus prometteuses de sa génération. Les personnages qui occupent le plateau sont pour la plupart des jeunes aux affections déréglées. On suit en priorité le parcours sinueux de Bob (Alexandre Steiger, un jeune trentenaire à ne pas perdre de vue) qui, trahi par son ami d'enfance lequel l'a débiné auprès de sa compagne afin de la lui piquer, n'est pas lui non plus un petit saint puisque, à leur insu, il se partage entre deux femmes. Complètement paumé, il accepte l'offre d'un certain Tom qui lui offre de s'éloigner de la ville et de ses tentations néfastes et de le suivre à la campagne. Mais ce retour à la nature ne tarde pas de virer à l'embrouille. Et Bob de disparaître sans laisser de traces. 
Des didascalies présentes dans la bouche d'un grand nombre de créatures de Noëlle Renaude  au début des tableaux à la fois ajoute à la difficulté de donner vie à la pièce et lui donne une attirante étrangeté. L'auteure a l'art d'harmoniser l'humour et la cruauté pernicieuse, de mêler mésaventures burlesques et virages au noir. Comme de plus un grand nombre d'acteurs assurent à leur personnage un relief saisissant, on se trouve devant un spectacle qui, malgré quelques minces scories, se démarque des productions courantes.
Jusqu'au 28 mars Théâtre Ouvert

mercredi 11 mars 2009

sex traffic circus

Pendant plus d'un an et demi Laurent Maurel a fourrager dans les souvenirs de filles venues de Moldavie en France  où elles furent réduite à l'état d'esclaves sexuelles. Le spectacle présenté aujourd'hui à partir de ces témoignages a pour une large part été improvisé par les comédiens au nombre de cinq, trois filles et deux garçons. On apprend ainsi non seulement que 70% des prostituées le sont contre leur gré mais aussi que 30% des files moldaves âgées de 18 à 25 ans ont disparues de chez elles. Avant de les mettre sur le trottoir ont fait descendre à ces malheureuses tous les degrés de l'indignité. Passant ainsi d'humiliation en humiliation, elles vivent confrontées à la bête immonde de la peur. L'une d'elle s'est révoltée et a balancé aux flics de la patrie des droits de l'homme son enfer et donnée les noms des bourreaux. Depuis peau de lapin. Les macs et leurs complices sont toujours en liberté. Ce qui ne s'explique que par le fait que les ramifications mafieuses impliquent du beau linge. Aujourd'hui les filles venues de l'Est sont plutôt envoyées dans les pays du golfe et remplacées en France par des africaines et des chinoises. Malgré une scénographie assez faiblardes, le spectacle est saisissant. 
De graves menaces pèsent aujourd'hui sur Le Lavoir Moderne Parisien. Il risque en effet sous peu de disparaître. ce qui serait d'autant plus scandaleux qu'il est l'un des rares à Paris qui évoquent des faits de société passés prudemment sous silence
Jusqu'au 27 mars et peut être au delà Lavoir Moderne Parisien  

samedi 7 mars 2009

Duetto, de Leslie Kaplan

Loin de l'emprise aliénante du discours féministe l'écrivaine et auteure dramatique Leslie Kaplan a la trempe de s'attacher aux comportements excentriques de deux copines. L'une déboule avec des fleurs en pot qu'elle finira par massacrer, l'autre est troublée par une femme repérée dans un magazine qui lui ressemble, pense-t-elle, comme deux gouttes d'eau. Les deux jeunes femmes, sont campées avec une fantaisie effrénée par Elise Vigier et Frédérique Loliée qui ont elles mêmes conçues le spectacle. A langue imaginative de Leslie Kaplan, elles ont ajoutées des extraits de pièces de Rodrigo Garcia, dramaturge argentin établi en Espagne réputé pour ses créations on ne peut plus trash. Du coup l'une des deux actrices en vient à parler dans un espagnol traduit aussitôt par sa partenaire, tandis que celle-ci s'enduit les bras de ketch up. 
On trouve pèle mêle dans cette représentation joyeusement branque des chansons, des séquences de cabaret, des discours peu orthodoxes sur la condition féminine et des scènes de jeux. L'une des comédienne se fait la malle en disparaissant  comme une souris dans le trou d'un mur puis réapparaît. La scène sur laquelle l'autre actrice déverse un cageot de légumes sur le plateau transforme celui-ci en foutoir. Pour ajouter à l'incongruité de la situation les lumières changent sans cesse d'intensité et un gars braque sa caméra sur les deux filles aux conduites déréglées. 
La scène la plus chavirante est celle où l'une des deux comédiennes dit à un mec qu'on ne verra pas : câline-moi, arrose -moi, asperge-moi, bourre-moi. Ce duetto est à particulièrement recommander à ceux que séduisent les spectacles gorgés d'inventions et qui réservent de plus des replis inattendus. 
Jusqu'au 29 mars Maison de la Poésie    
      

mercredi 4 mars 2009

Oncle Vania de Tchekhov

Le succès des spectacles de Claudia Stavisky tenait la plupart du temps à la présence de comédiens aguerris (Denise Gence, Nada Stancar, Didier Sandre...) Il en va tout autrement avec Oncle Vania à la traduction duquel l'infatigable André Markowicz a prêté son concours.  Le paradoxe est que la metteuse en scène, battante opiniâtre, n'aura jamais été autant à son affaire qu'en dépeignant les personnages privés de volonté imaginés par Tchekhov. Le canevas est connu qui décrit le séjour dans la maison de campagne où vivotent sa fille Sofia et Vania le frère de sa défunte première femme, d'un professeur, spécialiste de l'art qui a pour principal génie celui du mensonge à lui-même. La maisonnée, qui comprend aussi une grand mère et une vieille nourrice, est contaminée par l'oisiveté de ce sexagénaire hypocondriaque et d'Eléna, sa deuxième femme dont la jeunesse et la beauté attisent le désir de Vania mais aussi du docteur Astrov dont, pour son malheur, Sofia est éperdument éprise.
Le feu de la discorde qui couve entre Vania et son beau-frère finira par s'étendre. Et le couple prendra le large pour ne jamais revenir laissant les habitants du domaine à leur vie sans saveur. Si le décor est d'une redoutable laideur, l'interprétation est, elle, d'un insolite qui finit par porter ses fruits. C'est en effet une idée bien saugrenue que de confier le rôle du mélancolique Vania à Didier Benureau surtout connu pour ses prestations comiques. Philippe Torreton interprète le médecin porté sur la vodka et émoustillé par la présence d'Eléna avec un métier sans bavure. Bien que trop séduisante pour jouer l'ingrate Sofia, Agnès Sourdillon est parfaite. Comme le sont Maria Verdi à qui échoit le personnage de la nourrice et Georges Claisse qui impose un professeur à la retraite saisissant d'amour immodéré de sa propre personne.

Jusqu'au 3 avril Théâtre des Bouffes du Nord

dimanche 1 mars 2009

Les fiancés de Loches deFeydeau

Le début est stupéfiant  qui montre un défilé de gens venus dans une agence de placement à la recherche d'un boulot. La scène serre d'autant plus le coeur que la plupart de ces demandeurs d'emploi vivent réellement dans un centre d'hébergement et d'assistance pour personnes sans abri. L'acteur Chad Chenouga y anime un atelier théâtre dont les subventions  sont menacées par les restrictions de budget. Ce qui n'étonnera personnes en ces temps  où non seulement l'ascenseur social est bloqué mais ou les personnes les plus démunies comptent pour du beurre aux yeux des princes qui nous gouvernent.


Mais nous sommes chez Feydeau non chez Brecht ce qui veut dire que les gags ne vont pas tarder à crépiter. Se croyant dans une agence matrimoniale (qui a son siège un étage plus haut) deux frères et leur frangine venus de province (plus exactement de Loches) chercher l'âme soeur, font leur entrée dans le bureau de placement où ils sont engagés sur l'heure comme domestiques par un médecin sur le point de se marier alors qu'il a promis à une demi-mondaine de lui mettre la bague au doigt. Va bien entendu naître un torrent de quiproquos qui emmènera tous cette bande de gogos dans la maison de santé dirigée par le docteur que les énergumènes qui occupent son appartement et risquent de faire capoter ses noces commencent à lui courir sur le haricot.  

En écrivant au cours de sa  jeunesse, Les fiancés de Loches, Feydeau ne pouvait évidement pas savoir - encore qu'il en avait peut être la vague prémonition - qu'il finirait lui-même ses jours dans un hôpital psychiatrique.  Réputée injouable, cette pièce a été montée de main de maître par Jean-Louis Martinelli. Sa mise en scène foisonne de trouvailles et il a su trouver la célérité des enchaînements sans laquelle Feydeau apparaît comme un auteur mortel. Des comédiens au talent bien trempé font le reste. On citera en particulier le trio de provinciaux joués avec une fantaisie décapante par Sophie Rodrigues, Mounir Margoum  et Zakariya Gouram ainsi que Martine Vandeville qui compose une vieille fille qui rappelle les si pittoresques seconds rôles du cinéma français d'antan. 


Jusqu'au 11 avril théâtre Nanterre-Amandiers