jeudi 19 septembre 2013

Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse

Un rire fuse. Celui d'une femme qui marche dans son salon en ressassant  ses pensées à voix haute. "je me débrouille très bien toute seule"  dit-elle puis ajoute"Mais je ne suis pas seule. Je n'ai jamais été seule. J'ai toujours été seule. Je n'ai jamais été pas seule" Puis de se demander :  "Pourquoi il ne vient pas. Il ne rentre jamais aussi tard" Et le spectateur d'éprouver un sentiment d'étrange familiarité. Ces phrases ont maintes fois surgies en lui.

Arrive l'homme. Il est fatigué. Un rien agacé par l'amour dont l'enveloppe la femme. Mais peut-être n'est-il pas présent, n'est-il qu'un souvenir qui a pris corps.  Plus tard il a à ses côtés une autre femme qu'il supplie de ne pas le quitter. Chez le norvégien Jon Fosse, nouveau fleuron de la scène internationale, le passé ou  possiblement le futur ne cesse de s'infiltrer dans le temps  présent. Dans les pièces de cet écrivain, qui semble suivre une voie ouverte par Beckett, le temps se déréalise. Des être absents mais qui habitent nos pensées peuvent être d'une compagnie plus intense que les créatures en chair et en os  qui nous font face.

Le metteur en scène Marc Paquien a su faire résonner et rendre envoûtante la "musique" si singulière écrite par Jon Fosse. Il fallait évidement pour interpréter  cette  partition  des acteurs qui allient le métier à l'intuition. Ce qui est le cas de Ludmilla Mikaël, souvent seule avec ses fantômes sur le plateau, mais aussi de Patrick Catalifo et de la jeune Agathe Dronne.

On connaissait surtout en France l'univers de  Jon Fosse par la vision qu'en a eu son découvreur Claude Régy. On découvre qu'en respectant la vigueur rythmique conseillée par l'auteur dans les notes qui accompagnent le texte les comédiens nous emportent vers des contrées inexplorées.

L'Oeuvre, 55, rue de Clichy Paris 75009 tel 01 44 53 88 88       

jeudi 12 septembre 2013

Invisibles de Nasser Djemaï

Résolu à accomplir les dernière volontés de sa mère le jeune Martin tente de retrouver un homme au nom maghrébin qu'il devine être son géniteur. Ses recherches le conduisent dans un foyer Sonacotra où vivent cinq Chibanis, cinq "cheveux blancs". Celui qu'il recherche est aphasique. Les quatre autres veillent sur lui. Depuis qu'ils ont été mis au rencart, ils mènent une vie rétrécie. Si l'un d'entre eux accueille le visiteur avec chaleur, sa présence  agace prodigieusement l'un des autre occupants du lieu.

Fruit des entretiens avec des travailleurs immigrés qui ont trimé en France depuis leur jeune âge et n'ont gardé avec  les membres de leur famille restés au pays que des liens distendus la pièce a été écrite et mise en scène par Nasser Djemaï. Lequel a le talent de croquer des personnages qui se sont leur vie durant accommodés du pire mais savent à tout bout de champs faire preuve d'humour. Il est ainsi des scènes irrésistibles  telle celle où assis sur un banc ils se gaussent des jeunes de la cité dont les comportement et l'habillement leur apparaît d'un goût douteux. La cassure entre les générations est bel et bien consommée...

Le temps se passe surtout à ferrailler avec l'administration que ne leur verse pas les pensions auxquelles ils ont droit. Mais quant leur visiteur les incite à changer de mode et de lieu d'existence ils refusent net. Ils ne veulent à aucun prix renoncer à leurs habitudes. Finement cernés les personnages sont servis par une solide interprétation.  Angelo Aybar, Azize Kabouche, Kader Kada, Lounès Tazaïrt et Azzedine Bouayad, qui joue le rôle délicat de l'homme prostré, sont ce qu'appelle "des pointures" Ils ont trouvé dans le jeune David Arribe un partenaire à leur mesure.

Réussite frémissante, ce spectacle provoque, à juste titre,  des bouffées d'enthousiasme. L'ovation faite aux comédiens ne faiblit qu'après une dizaine de minutes.

Jusqu'au 20 octobre Théâtre 13/Jardin tel 01 45 88 62 22  

mercredi 11 septembre 2013

samedi 13 juillet 2013

Huis clos de Jean-Paul Sartre

Relégué au purgatoire depuis quantité d'années le théâtre de Sartre n'est pas aussi daté qu'on le prétend. Même si certaines de ses pièces telles que La putain respectueuse ou Morts sans sépulture pèchent par un manichéisme exaspérant. Il en va tout autrement de Huis clos  où un homme et deux femmes se retrouvent après leur mort dans une chambre surchauffée où ils ne tardent pas à se prendre de bec. Le climat d'inimitié qui règne entre eux se détériore davantage encore quand chacun aura vidé son sac et offrira aux deux autres une image peu flatteuse de sa personne. Ils en arrivent vite à constater que s'ils se trouvent réunis c'est qu'ils possèdent la faculté d'être les tourmenteurs les uns des autres.

Qui ne se souvient de la phrase "L'enfer c'est les autres"? Elle n'est pourtant guère généralisable. Les trois quidams contraints de partager un lieu à la physionomie accablante ont été choisies car elles n'ont aucune affinités. Ils serait donc plus judicieux de dire que l'enfer c'est le défilé morne et sans fin des heures. Agathe Alexis, qui joue la lesbienne à la verve assassine, a ordonné une mise en scène qui met le texte sous tension. L'excellence des acteurs est pour beaucoup dans la réussite de la représentation. Bruno Boulzaguet, le seul qui n'a pas attenté à la vie de quiconque a la partition la plus difficile. Mais son personnage nous est rapidement d'une inquiétante familarité.

Un spectacle qui en cette période de programmation chétive vaut la découverte.

Jusqu'au 31 août Le Lucernaire tel 01 45 44 57 34

lundi 8 juillet 2013

Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams

La seule condition à laquelle sont soumis les metteurs en scène chargés de monter une pièce durant les  mois de juillet et août devant la façade du château de Grignan est de ne pas avoir le goût aventureux. Résultat ce sont immanquablement des comédies  de Molière, de Goldoni, ou de Shakepeare qui sont proposées à un public qui, à chaque représentation, vient en nombre. Il faut donc saluer bien bas Claudia Stavisky qui en portant son choix sur La chatte sur un toit brûlant de  Tennessee Williams rompt avec des habitudes bien ancrées. Qu'on se rassure cependant : cet auteur qui aime décrire des règlement de  compte familiaux sulfureux ne pratique pas de disjonctions narratives et évoque sans détours de bien honteuses manigances.

Un homme nanti, - qui bien qu'en fin de course se délecte à tomber à bras raccourcis sur sa soumise épouse- reçoit la visite de ses deux fils. L'un qui a une jambe cassée et est constamment imbibé a pour épouse une femme que ses poses et propos aguicheurs laissent froid. L'autre, heureux papa de quatre enfant (bientôt de cinq!) attend l'occasion qui, il l'a appris, ne tardera pas, de mettre la main sur les biens   du vieil homme aux colères homériques.  Lequel visiblement, lui préfère son frère. Si des symboles tels que la jambe en piteux état de celui qui refuse de faire l'amour à sa femme sont rudement datés, la représentation ne manque pas de saveur. Grâce essentiellement à Alan Pralon et à Christiane Cohendy qui jouent on ne peut mieux des parents à peine plus marteaux que beaucoup d'autres. Clothilde Mollet est tout autant à applaudir à qui échoit le rôle de la belle fille à la voix souvent mauvaise et à la tripotée d'enfants. Bien que son personnage de fils mal aimé soit plus effacé, Stéphane Olivié Bisson arrive à jouer la fausse bonhommie avec juste ce qu'il faut de sourires contraints.

Si elle n'a pas retrouvé la flamme avec laquelle elle ordonna, il y a quelques mois, La mort  d'un commis voyageur d'Arthur Miller, Claudia Stavisky a su redonner du relief à ce drame qui, pensait-on - contrairement à  d'autres écrits de Tennessee Williams - tombait en poussières. Il ne fait pas de doutes que le spectacle encore un peu vert prendra au fil des semaines de l'épaisseur.

Jusqu'au 24 août Fêtes nocturnes 2013 Château de Grignan tel 04 75 91 83 65
Du 19 septembre au 20 octobre Célestins Lyon tel 04 72 77 40 40  

vendredi 5 juillet 2013

Festival de la correspondance de Grignan

Astucieux de débuter ce festival piloté par Anne Rotenberg et qui, cette année à pour thème l'Amérique, par des lettres envoyées à son paternel, à sa mère et à des amis par le juriste débutant Alexis de Tocqueville qui, en 1831,  partit à la découverte du Nouveau Monde. Curieux d'en  découvrir le système pénitentiaire  et de voir s'il pouvait être imité en France, il fit un séjour à Sing Sing (qui n'avait pas encore la sinistre réputation dont il ne s'est jamais défait) Il trouva à ce lieu d'innombrables vertus. Il fut, en revanche, déçu par New York aux rues alors mal pavées et à l'aspect monotone....  S'il constate sans porter de jugement la passion de faire fortune des habitants du pays on est quelque peu surpris qu'il admire la pureté des moeurs qu'engendre à son avis cette obsession du gain. Ses pérégrinations le conduisent dans des régions souvent d'une beauté chavirante mais où règne une brutalité qui ternit son enthousiasme. S'il décrit brièvement le sort de quelques esclaves noirs il est surtout ulcéré par les conditions de vies criantes d'injustice imposées aux tribus indiennes. Considéré souvent comme un surdoué de la scène, Xavier Gallais transmet ce texte avec une pétulance qui rappelle que son auteur était à l'époque où il envoya ces missives encore palpitant de jeunesse.

Lorsque William Faulkner vient en 1925 s'imprégner de l'air de Paris il est, lui aussi, encore un jeunot.
Impossible de deviner à travers les lettres divertissantes qu'il expédie aux siens l'enfer que sera sa vie auprès d'une femme portée, comme lui, sur la boisson. Le Paris qu'il découvre - même s'il est illuminé par la présence  de Josephine Baker, Picasso, Gertrude Stein, Cocteau, Max Jacob et de nombreux américains venus s'y'encanailler- a encore du mal à cicatriser les plaies laissées par la Grande Guerre. Dans les restaurants qu'il fréquente on sert du lapin de gouttière c'est à dire du chat... L'Angleterre, où il fait un séjour, lui fait une impression carrément désastreuse. C'est Olivier Brunhes,  épaulé par François Peyrony, musicien promis à un bel avenir, qui capte avec subtilité les humeurs du futur auteur d'Absalon, Absalon.

La comédienne et écrivaine Véronique Olmi lit, pour sa part, d'une voix prenante l'adaptation réalisée par Michèle Fitoussi des  lettres de la romancière Carson Mccullers dont il est inutile de rappeler combien son talent en impose. Plus que son oeuvre elle évoque celui avec lequel elle aura vécu 18 ans durant  un fol amour : Reeves Mccullers auquel elle fut mariée deux fois.  L'éblouissement que sa beauté suscita en elle à leur première rencontre jamais ne la quitta. Lorsque devenu une épave alcoolique il mit un terme à sa vie elle garda dans les replis de sa mémoire l'image, dont elle était la seule  à se souvenir, de celui dont les traits l'avait enflammée. Les mots ici nouent la gorge.

C'est  Pio Marmaï, acteur généralement happé par le cinéma qui balance, sous la direction affûtée de Richard Brunel, des textes écrits par le journaliste et inapaisé chronique qu'était Hunter Thompson. Bien  que passionné d'armes à feu, il  professait le plus profond mépris pour ceux qui s'en servent en prenant des humains pour cibles, La mesure n'étant pas son fort Hunter inventa une forme de journalisme insolent et subjectif qui lui valut une gloire dont il n'avait rien à foutre. Ses articles étaient des festivals d'uppercuts verbaux. Ainsi il  ne se priva pas de dénoncer la félonie de Richard Nixon ni à la mort de John Wayne de dire tout le mal qu'il en pensait. Si cette lecture nous laisse sonné c'est évidement grâce au comédien et à celui qui l'a dirigé mais aussi à Jean-Philippe Minart et Serge Sandor qui ont tiré de ces écrits une matière qui en ces temps de déploration fait plaisir à entendre. Mais ne nous laissons pas bercé par l'illusion que  le monde d'hier était plus vivable que le nôtre. Moralement et politiquement ravagé Thompson a devancé l'appel peu après le 11 septembre 2001.

Le festival se poursuit jusqu'au 7 juillet. Le moins qu'on puisse dire est qu'il affiche déjà un beau bilan

Tel 04 75 46 55 83  

vendredi 28 juin 2013

Coco perdu de Louis Guilloux

Ecrivain discrètement majeur, Louis Guilloux (1899-1980) mit la dernière main à son roman "Coco perdu" deux ans avant de trépasser. Puisant au plus intime de son expérience il décrit un homme tout ce qu'il y a d'ordinaire qui, après avoir accompagné à la gare sa femme désireuse de revoir Paris, laisse quelques jours durant dériver son esprit. Le comédien Gilles Kneusé a adapté ce texte dont il est, à juste titre, fou pour la scène et le joue (à merveille)  dans une mise en scène qu'il a conçue avec Thierry Laval.

Le bonhomme retourne dans leur maison, s'y morfond un peu, se rend dans un restaurant où il a ses habitudes,  s'adresse à son voisin de table, se décide à aller boire un coup au bistrot, retourne dans la brasserie du bourg, invite une serveuse à partager son repas. Celle-ci accepte et va s'asseoir à une table située derrière la sienne. Un type démuni  lui demande quelques sous il  les donne et lui caresse le visage en l'appelant "frère"

Plutôt que de se laisser noyer dans son naufrage domestique, notre quidam tend l'oreille, observe ceux qu'il croise, laisse émerger des images de son passé. Il sait que sa vie a basculé, que ce basculement est sans retour. Passé et présent peu à peu se juxtaposent. Il est en proie à la mélancolie, mais une mélancolie retenue. Ce qui a pour effet que son charivari intérieur, les mots qu'il s'adresse ou qu'il adresse à d'autres  peuvent sembler familiers à chacun d'entre nous.

Le bel écrin qu'est la bande son créée par Pipo Gomes rend particulièrement attachante  cette errance dans une ville de province dénuée de pittoresque et dans les méandres de la mémoire.

Jusqu'au 31août Lucernaire 21h tel 01 45 44 57 34