jeudi 28 janvier 2010

Cercles/Fictions Texte et mise en scène Joël Pommerat

Pour la première fois Joël Pommerat, l'une des plus grandes pointures de la scène française, révèle les tréfonds de son inspiration. Dans le dossier de presse il déclare sans ambages que tous les personnages, à l'exception d'un seul, sont vrais. Il s'agit, ajoute t-il "d'êtres vivants ou de fantômes de mon histoire, histoire la plus lointaine parfois dont les actions m'ont hanté ou impressionné" On ne sera donc pas étonné que le spectacle se déroule , comme souvent chez lui, dans un climat incertain.

Via de brèves scènes on passe constamment d'une époque ou d'un univers à l'autre. A la vision d'un campement guerrier succède celle d'un chevalier d'un autre temps juché sur un cheval, des scènes qui réunissent patrons et domestiques sont suivies par les visites que fait à des individus esseulés le membre probable d'une secte en quête de nouveaux membres. Plus qu'à l'ordinaire le metteur en scène laisse la part belle à l'ironie. Le propriétaire d'une opulente demeure dit tout de go à son valet, son envie de coucher avec lui. Plus tard il offrira à l'épouse de cet homme, qui pourtant se refuse à lui, une somme rondelette pour qu'elle décampe. Dans une autre saynète c'est la maîtresse de céans qui, sous prétexte de transformer les relations entre les patrons et le personnel, demande à une employée de maison de troquer sa tenue contre ses propres vêtements et qu'elles soient désormais à tu et à toi.

Conscient que nous vivons une époque où la société voit s'écrouler ses conquêtes sociales et où les personnes réduites au chômage se font de plus en plus nombreuses, Pommerat nous entraîne parmi quelques demandeurs d'emplois où un gars insupportablement sûr de lui expose sa philosophie managériale. Quelques séquences plus tard le même insupportable bonhomme, dont le fils risque de mourir, va rejoindre des sans abris et offre une quantité astronomique d'argent à celui d'entre eux qui céderait un organe susceptible de sauver la vie de son fils.

Une fois de plus Joël Pommerat légitime par l'art de la scène des conduites invraisemblables Tranchant avec les habitudes prises au Théâtre des Bouffes du Nord les spectateurs sont assis tout autour du plateau. Ils forment ainsi un cercle complet au milieu duquel se déroule des événements d'autant plus déroutants que comme dit au début ils se sont réellement produits
Les huit comédiens, qui tous jouent plusieurs rôles, sont mieux qu'aucun commentaire ne saurait l'exprimer.

Jusqu'au 6 mars Théâtre des Bouffes du Nord tel 01 46 07 34 50

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Et c'est bien ou pas, mis à part les acteurs?

Joshka Schidlow a dit…

C'est très bien, comme sous entendu dans le commentaire

Anonyme a dit…

Je dirai même plus : c'est très très bien ! Car en plus d'une scénographie extraodinaire, de la maitrise de la lumière et des noirs, du travail d'écrivain de Joël Pommerat, la mise en scène fait intervenir des variations de température selon les scènes et même des odeurs !

Anonyme a dit…

Bonjour Joshka,

Je suis le 1er "Anonyme" et du coup, je suis allé voir la pièce vendredi dernier.
J'avais peur effectivement que le caractère essentiellement descriptif de votre texte ainsi que sa conclusion sur le jeu des comédiens ne dissimule une déception de votre part (on n'a pas envie d'attaquer certains spectacles ratés, parce qu'il y a un travail, de bonnes idées etc.).
J'ai vu quelques pièces de Pommerat et en effet il y en a une qui m'avait paru ratée ("D'une Seule main").

Je suis sorti du spectacle un peu perplexe, mais bizarrement la pièce a fait son chemin dans ma tête, je ne cesse d'y repenser en essayant d'établir des connexions entre chaque fragments, d'y apporter une interprétation (sans doute très naïve, mais j'ai le sentiment que Pommerat travaille à partir d'impressions peut-être naïves, à l'état brut).

Votre consoeur du Monde indique qu'il y demeure quelques imperfections et il est vrai que certaines scènes ne sont pas toujours très claires: au bout d'un certain moment, j'ai décroché avec le discours du "Monsieur Loyal", dont le propos m'a paru assez confus et inintelligible. Même gêne par rapport à certaines des situations avec les maîtres et les valets (par exemple, lorsqu'une nourrice est renvoyée: on ne comprend pas très bien). D'après ce que j'ai su, Pommerat a dû couper certaines scènes, car la durée initiale était trop longue. Je ne sais pas si la cohérence générale de la pièce en a souffert.

La présence du chevalier, je ne sais trop comment l'interpréter: une mise en abîme de l'artiste, sorte de Don Quichotte, d'abord accablé puis triomphant? Contrairement à ce que dit la critique du Monde, je n'ai pas ressenti de "mysticisme huileux". Peut-être que les phrases à la tournure vieux français "troubadour" que Pommerat fait prononcer sont maladroites et ont plutôt un effet "Les Visiteurs" (ça m'a fait penser par ailleurs, même si cela n'a sans doute rien à voir à la diction du comédien du spectacle de Claude Régy (Ode maritime)).

Une petite déception par rapport aux précédents spectacles: la musique y est beaucoup moins importante, alors que dans les autres pièces, elle créait un climat affectif.

Anonyme2: je n'ai pas remarqué les variations de températures, même si à un moment je me suis dit que le théâtre devait faire des économies sur le chauffage, car j'ai eu un peu froid (et j'ai encore mal à la gorge).

Bref, je retourne voir le spectacle cette semaine.

Joshka Schidlow a dit…

Suis d'accord avec le lecteur anonyme qui fait remarquer que le discours de Monsieur Loyal est un peu confus, et j'ajouterais même vaseux. Mais ce ne sont là que vétilles par rapport au reste de ce spectacle qui ne se laisse pas oublier.

Alain a dit…

En cherchant ce qui pouvait relier toutes ces fictions entre elles, ce qui m'est apparu, et plus encore le lendemain du spectacle, c'est la déclinaison du thème du "miroir aux alouettes" : l'illusion donnée par un inconnu, ou une personne d'un univers social radicalement différent, que votre vie va pouvoir changer totalement du jour au lendemain : promesses d'argent faramineuses, réussite sociale à portée de main, pensée magique qui nous extrait un temps de l'idée de fatalité ou de condition immuable.... Mais comme il s'agit d'un "miroir aux alouettes", ceux qui y croient (aux promesses de vendeurs d'encyclopédie, au baratin des dynamiseurs de chômeurs ou acheteurs d'organes, et plus encore aux prophéties de clochardes de parking, clin d'œil assez clair aux sorcières de "Macbeth") sont pris au piège, et courent inévitablement à leur perte....