vendredi 4 août 2017

Quelques perles glanées dans le off d'Avignon

Plusieurs jours déjà que le festival a pris fin. Mais les souvenirs de quelques spectacles découverts in extremis dans le off restent vifs.Ce qui est le cas de "Tu seras un Homme papa" de Gaël Leiblang qui, sous la direction de Thibault Amorfini, l'interprète en solo. Ancien journaliste sportif, il se remémore les 13 jours chagrin où Roman, son fils né prématurément, fut gardé en couveuse. Avant le dénouement redouté la famille du nouveau né connut l'épreuve des espoirs constamment déçus. L'écriture aida le père à tenir le coup. Le sportif qu'il n'a cessé d'être s'employa à se battre contre l'effondrement. Une sorte de journal on ne peut plus intime est né dont, convaincu que le théâtre peut grandement contribuer à se refaire, Thibault Amorfini, metteur en scène aussi précis que doué d'une sensibilité exacerbé a tiré un spectacle qu'on quitte submergé par l'émotion. Dans "Chuuuuuut!" Emmanuelle Rivière, également seule en scène, fait de sa vie la matière première de son spectacles. Ses souvenirs, notamment celui de sa bruyante grand-mère espagnole, remontent à tire d'aile. Du temps de son enfance, elle aussi d'un tempérament excessif, s'entendit sans cesse dire qu'elle en faisait trop. Après l'avoir du coup trop souvent bouclée elle laisse son esprit dériver et nous livre avec un humour incendiaire ce qu'elle appelle son brouhaha intérieur. Auteur dramatique à la réputation amplement méritée, l'irlandais Martin Mcdonagh s'attache dans "La reine de beauté de Leenane" - dont s'est emparée Sophie Parel - à un couple mère-fille englué dans une vie sans autre distraction que les incidents qui les dresse l'une contre l'autre. Revenu pour quelques jours de Londres où il est allé gagné de quoi subsister un garçon découvre, après n'avoir songé qu'à passer avec elle du bon temps, qu'il s'est épris de la fille de la misérable maison. Peu après il lui demandera de tenter avec lui l'aventure de l'Amérique. Grâce à la traduction fidèle du parler terrien des personnages faite par Gildas Bourdet et au jeu impressionnant de justesse de Marie-Christine Barrault (qui l'a joué en alternance avec Catherine Salviat), d'Alexandre Zambeaux et d'Arnaud Dupont ce spectacle a fait tout du long salle comble. Jean-Louis Bourdon nous dépeint avec "L'étrange destin de M. et Mme Wallace", sur lequel Marion Bierry a jetté son dévolu, une Amérique qui n'est, elle, pas de rêve. Madame Wallace est une femme dévastée par l'ennui et par le souvenir d'une fausse couche. Le jour où elle découvre dans sa poubelle un nourrisson noir elle ne se tient plus de joie. Le mari l'a, lui, mauvaise. Ce qui n'est pas étonnant puisqu'il est un membre actif du Ku klux Klan. Il finit pourtant par comprendre que sa femme et lui menaient jusqu'alors un existence rabougrie.Opinion que ses compagnons de virée ne partagent pas. Comédienne à très forte présence, Marianne Epin tire adroitement son épingle du jeu. Il faut en revanche beaucoup d'imagination pour se convaincre que Bernard Menez, qui excelle dans les rôles de benêt, puisse être un leader d'une bande de racistes prêts à commettre les pires exactions. De racisme il est aussi question dans le captivant "Voyage de Dranreb Cholb" qu'a écrit (d'abord sous forme de récit puis de pièce) et monté Bernard Bloch. Seul juif d'un groupe de touristes qui sillonnaient Israël et les territoires occupés, il discuta avec quantité de personnes dont la plupart exhalèrent leur amertume. Les témoignages les plus marquants sont restitués par l'entremise de comédiens qui apparaissent sur un écran. Sur le plateau c'est le toujours excellent Patrick Le Mauff qui relate les étapes de ce voyage dans une région du monde où les compromis politiques apparaissent décidément, et sans doute pour le malheur de tous, inenvisageables. Joué par Thomas Durant et Mélissa Broutin "La nuit et le moment" de l'écrivain libertin Crébillon fils fut un des moments les plus délectables du off. Un homme et une femme évoquent dans une langue délicieusement ciselée leurs bonnes fortunes passées. Les mots virevoltent alors qu'ils se font tantôt des avances tantôt mine de se repousser. L'atmosphère est, pour notre plus grand plaisir, électrique. Le dernier coup d'archet fut donné par Vivaldi Piazzolla. Sous la conduite de Marianne Piketty de jeunes musiciens interprètent Les saisons de Vivaldi et celles de Piazzolla lesquelles s'enchevêtrent.Et l'on sourit enfin aux anges.

vendredi 23 juin 2017

Richard III de William Shakespeare

A une époque où des responsables politiques prennent de plus en plus de liberté avec la vérité, on conçoit qu'il soit pour de nombreux metteurs en scène tentant de se confronté à Richard III de Shakespeare. Metteur en scène d'une virtuosité quasi sans égale Thomas Ostermeier tire de cette pièce parmi les plus célèbres un spectacle qui secoue. Même s'il ne convainc pas de bout en bout. Lars Eidinger, comédien dont on a fréquemment apprécié l'exceptionnel talent incarne un prince puis roi qui masque sa dangerosité sous des aspects bouffons. Il prend un plaisir manifeste à bruyamment se moucher et à bâfrer les plats qui lui sont servis. Du coup il incarne le dérèglement du pouvoir à la manière d'Ubu. Comme chez de nombreux personnages de Shakespeare l'engagement moral lui est étranger. Le problème est que ce plaideur averti de sa bonne foi alors qu'il n'est qu'intrigues retorses et desseins criminels fait plus souvent rire qu'il ne terrifie. Son rôle est tellement prééminent et sa composition si haute en couleurs que ses partenaires semblent faire de la figuration.La traduction limpide de Marius von Mayenburg et surtout la scène finale d'une audace et d'une splendeur sidérantes finissent par laisser de ce spectacle pourtant imparfait une impression d'une rare puissance. Jusqu'au 29 juin Odéon - Théâtre de l'Europe tél01 444 85 40 40

mercredi 14 juin 2017

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Rares sont les spectacles qui nous hypnotisent autant que cette adaptation réalisée par Sylvain Maurice de l'ouvrage déjà renommé de Maylis de Kerangal. Se gardant de tout sentimentalisme, l'auteur détaille dans un style vif et précis la mort accidentelle d'un garçon de 19 ans.La greffe de son coeur permettrait de sauver la vie d'une autre personne. Les parents, qui au départ éperdus de chagrin s'insurgent, sont relayés par des membres du corps médical qui se montrent furieusement efficaces. L'écrivain, qui a le sens du trait, évoque sans s'y attarder les caractéristiques de ces personnages d'une compétence hors pair. Comédien qui ne cesse artistiquement de grandir, Vincent Dissez, debout sur un tapis roulant sur lequel il esquisse quelques pas de danse, prend les voix des différents protagonistes. Juché sur le haut du décor en forme de tombeau imaginé par Eric Soyer, le talentueux compositeur et musicien Joachim Latarjet accompagne de bout en bout ce voyage du pire à l'espoir. L'entremêlement des paroles et des sons est on ne peut plus heureux. En un temps où les raisons de s'affliger sont si fortes ce spectacle rappelle, comme le livre dont il est issu, qu'il est des progrès qui sont source de vie. Il est peu de représentation qui, comme celle-ci, nous fait ressentir les pulsations du temps. Elle mérite amplement la découverte. Jusqu'au 24 juin Théâtre des Abbesses tél 01 42 74 22 77

lundi 12 juin 2017

Jan Karski (mon nom est une fiction) de Yannick Haenel

Si l'ouvrage de Yannick Haenel est d'une force qui défie l'entendement c'est qu'il s'inspire du rapport explosif écrit par Jan Karski. Agent de liaison entre la résistance polonaise et le gouvernement en exil de son pays, il se rendit - sur la demande de deux responsables qui espéraient que son témoignage sauverait ce qui restait des leurs - deux fois dans le ghetto de Varsovie où il assista à des scènes d'une horreur inconcevable. Ceux qui n'avaient pas encore été envoyés dans les camps d'exterminations étaient des morts vivants à la merci des patrouilles de jeunes soldats nazis qui prenaient plaisir à les tirer comme des lapins. Sa visite dans un camp où ils étaient traités avec une férocité inouïe par des hommes exercés à l'insensibilité avant d'être entassés dans des wagons plombés dans lesquels on les laissa mourir de faim, l'empêcha jusqu'à son dernier jour de trouver le sommeil. Comédien investi dans son rôle avec une ferveur confondante, Laurent Poitrenaud raconte les vains effort que fit Karski pour faire savoir aux dirigeant politiques anglais et américains que l'extermination des juifs d'Europe était en cours. Roosevelt refusa d'y croire ou plutôt fit mine de refuser d'y croire.Il était en réalité passé maître dans l'art de l'esquive et les suppliques des deux hommes qui avaient pris contact avec Karski restèrent lettres mortes. Dans le temps suspendu de la représentation que met fiévreusement en scène Arthur Nauziciel on redécouvre, comme le firent ceux qui connurent cette période, que le fond de bestialité que des siècles de savoir vivre avaient refoulés ressurgit avec une sidérante facilité. Pas étonnant que Karski baigna tout le reste de sa vie (il mourut en 2000) dans le noir de ce temps. Ajoutons que la voix de Marthe Keller qui accompagne tout du long le spectacle rappelle qu'il est des êtres qui ne cèdent jamais au pire. Jusqu'au 18 juin Théâtre National de la Colline tél O1 44 62 52 52

samedi 10 juin 2017

Art de Yasmina Reza

La pièce de Yasmina Reza connut il y a quelques années un tonitruant succès. Grâce surtout à l'interprétation de Fabrice Lucchini, Pierre Arditi et Pierre Vaneck qu'avaient mis en scène Patrice Kerbrat. D'autres pays s'en entichèrent à leur tour. Aujourd'hui, qu'elle apparaît pour ce qu'elle est, c'est à dire une oeuvre de boulevard intelligemment troussée, c'est heureusement des comédiens de la troupe Belge TG STAN et néerlandaise Dood Paard, qui s'en emparent. Pratiquant avec talent la dérision les membres de ces troupes dynamisent la pièce. Un homme fortuné a acheté un tableau entièrement blanc pour une somme rondelette. L'un de ses amis, rebelle aux modes, ne se prive pas de lui dire combien il trouve le tableau merdique. Yvan, un de leurs amis communs a, lui, des convictions malléables. Ce qui lui vaut d'être la cible des sarcasmes de ses deux compères.Le ton n'arrête de monter. Le temps ne favorisant pas nécessairement les amitiés celle qui lie les trois hommes semble sur le point d'imploser. Mais la raison teintée d'humour l'emportera. La passe dangereuse que les trois hommes ont traversées aura néanmoins révéler la complexité et la fragilité des relations humaines. Les comédiens n'ont, c'est une chance, pas l'esprit de sérieux. Leur jeu farfelu et leurs fréquentes adresses au public mettent le public en joie. Jusqu'au 30 juin Théâtre de la Bastille tél 01 43 57 42 14

vendredi 2 juin 2017

Boxe Boxe dirigé et chorégraphié par Mourad Merzouki

Mourad Merzouki n'a de cesse de donner de l'ampleur à Boxe Boxe qu'il créa en 2010. Il a cette fois convié le quatuor à cordes Debussy à participer à l'aventure. Sa présence, au départ dans l'obscurité, rend les combats que se livrent les huit danseurs particulièrement gracieux. D'autant qu'ils boxent dans le vide et se livrent à des exploits d'une beauté à couper le souffle. La drôlerie de certaines séquences - notamment celles où l'arbitre (Dieguiho) se livre à d'inimaginables acrobaties - rappellent les affrontements de Laurel et Hardy ou la présence sur le ring face à un colosse du fluet Charlie Chaplin. Mais loin d'être constamment burlesque le spectacle engendre parfois de la mélancolie. En particulier au cours du solo sublimement interprété par Teddy Verardo alors que les musiciens jouent La jeune fille et la mort de Schubert. Au confluent du hip-hop et de la danse contemporaine Boxe Boxe est à sa façon un témoignage sur notre époque. Une représentation dont on sort heureux. Jusqu'au 18 juin Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21

samedi 27 mai 2017

Une vie de Pascal Rambert

Bizarre que des journalistes de théâtre que je considères parmi les plus éclairés n'aient pas de phrases assez louangeuses pour parler d'Une vie qu'a écrit et mis en scène Pascal Rambert. Il s'agit, à l'inverse, pour moi, d'un ramassis de clichés enrobés dans une langue boursouflée. Un spectacle qui loin d'exciter la réflexion la comprime. En dépit de la présence de comédiens aussi balèzes et subtils que Denis Podalydès, Hervé Pierre, Cécile Brune, Jennifer Decker et Pierre-Louis Calixte ce cheminement dans le labyrinthe du passé d'un artiste m'est apparu dénué de la moindre grâce.Comédie Française/Vieux Colombier tél 01 44 39 87 00

jeudi 25 mai 2017

Des hommes en devenir d'après Bruce Machart

Sur un plateau baigné de pénombre six hommes perclus de solitude viennent successivement raconter des pans de leur vie grosse de désastres. L'un affronte l'imminence d'une disparition, le nourrisson d'un autre est mort né, un troisième n'a plus touché une femme depuis douze ans... Ecrivain texan issu d'une famille d'agriculteurs, Bruce Machart a visiblement côtoyer des êtres que des événements traumatiques ont plongés dans une douleur sans fond. Il a, semble t'il, le sentiment qu'en leur donnant la parole il leur permet de mettre leur chagrin à légère distance. Le metteur en scène Emmanuel Meirieu a l'art peu commun de porter à la scène, en en conservant la puissance, des romans d'auteurs justement réputés. Ce qu'il a fait avec Russel Bank dont il a monté De beaux lendemains et avec Sorj Chalandon dont il a tiré de Mon traitre un spectacle remarquable. Bien que le climat qui se dégage de la représentation soit anxiogène, on ne peut qu'être épaté par la force de la mise en scène et du jeu des comédiens que des vidéos font parfois apparaître en gros plan. La virtuosité dont fait preuve dans ses compositions Xavier Gallais est connue. Elle est ici encore plus impressionnante que d'ordinaire. Jérôme Kircher fait, lui, de l'aide soignant qu'il incarne un homme dont l'humanité et le calme qu'il conserve dans les situations les plus insoutenables nous remue au plus profond.Toute aussi prodigieuse est l'interprétation de Jérôme Derre qui travailla fréquemment sous la direction avertie de Chantal Morel. Un spectacle dont on sort sonné mais qu'on aurait tort de ne pas recommander. Jusqu'au 10 juin Théâtre Paris-Villete tél 01 40 03 72 23

vendredi 19 mai 2017

Histoire du soldat de Ramuz et Stavinsky

De l'amitié de Stravinsky et de l'écrivain Ramuz est né en 1918, cette "Histoire du soldat" qui mêle à une oeuvre musicale de toute beauté un récit chimérique né du souvenir tout proche de la Grande Guerre. Si le résultat de leur collaboration est fréquemment monté le metteur en scène Stéphan Druet est sans doute le premier à avoir l'audace de ne pas faire appel à un récitant pour raconter l'étrange aventure du soldat mais de la faire jouer par des comédiens. Alors que les 7 musiciens qui appartiennent à un orchestre d'insertion d'interprètes de haut niveau jouent en direct sur une scène minuscule, le candide soldat qui rentre chez lui en permission croise la route d'un véritable ordonnateur d'illusions qui n'est autre que le diable. Celui-ci propose au soldat de lui vendre son violon - autrement dit son âme - contre un livre qui prédit l'avenir et le rendra riche. Le garçon cède et après avoir connu quelques jours de félicité ira, malgré d'éblouissantes rencontres, de déconvenues en déconvenues. Au pays de son passé il passe inaperçu et malgré son nouveau et enviable statut n'arrivera jamais à retrouver sa mère. Ses doléances outragées amusent l'être maléfique qui l'a circonvenu. Si les musiciens jouent avec grâce de leur instrument Claude Aufaure, lecteur du texte joue du sien d'instrument, c'est-à dire de sa voix, avec un métier et un talent prodigieux. Licinio Da Silva compose un être maléfique singulièrement réjouissant. Quant au choix de Fabian Wolfrom pour jouer le soldat, il est, lui aussi, particulièrement heureux. On l'a compris : passionnés de théâtre comme fans de Stavinsky sont à la fête. Jusqu'au 16 juillet Théâtre de Poche Montparnasse tél 01 45 44 50 21

lundi 8 mai 2017

Le testament de Marie de Colm Toibin. Mise en scène Deborah Warner

Le contraste entre la vierge en majesté qui trône au centre d'une scénographie de toute beauté et le corps allongé et recouvert d'un tissu de Marie est sidérant. A l'instant où le spectacle débute elle émerge d'un cauchemar. Son esprit d'emblée reprend le fil. Si elle raconte quelques étapes du parcours de son enfant qui était, dit-elle, entourée d'une bande de désaxés et qui, exemple même du fils prodige, quitta son foyer deux ans plus tôt, elle est aussi hantée par la vision d'un être maléfique. Un homme qui introduit dans une cage à lapins un animal qui les met en pièces. Cet être qui semble trouver du plaisir à assister à des supplices évoque le calvaire auquel fut condamné son fils mais aussi le danger qui la menace elle. Les mots bruissent dans la tête de Marie qui n'a rien d'une sainte mais tout d'une mère dont le fils s'est carapaté. Elle même abandonnera ce fils avant qu'il n'expie. Nous voilà loin de l'imagerie pieuse, du mythe forgé par les apôtres.L'auteur irlandais Colm Toibin a écrit une oeuvre résolument laïque. Marie relate par le menu la résurrection de Lazarre mais ne s'attarde pas sur l'aspect miraculeux de l'événement. Qu'il ait été considéré comme le roi des juifs ou le fils de dieu apparaît à la femme déspiritualisée qu'elle est totalement incongru. Elle ne croit pas, comme son entourage d'exaltés, que les dons dont il est pourvu soient le signe d'une ferveur messianique. Deborah Warner qui met la pièce en scène a entre autres talents celui de pousser les comédiens au meilleur d'eux-même. Comme dans Maison de poupée d'Ibsen qu'elle joua il a vingt ans sous sa direction, Dominique Blanc déploie une gamme infinie de nuances. Seule en scène sous les lumières somptueuses de Jean Kahlman, elle interprète de façon souveraine une femme débordée par son destin. Jusqu'au 3 juin Comédie Française au Théâtre de l'Odéon Tél 01 44 85 40 40

mardi 2 mai 2017

L'abattage rituel de Gorge Mastromas de Denis Kelly

Après avoir mis en scène des pièces de Marius Von Mayenburg, figure de pointe du jeune théâtre germanique, Maïa Sandoz se confronte aujourd'hui au scénariste et dramaturge Dennis Kelly dont l'oeuvre relève de la tradition britannique de la satire sociale. Gorge, le personnage dont on suit la trajectoire, est un enfant quasi modèle. Difficile de savoir si ses comportements sont d'un môme gentil ou lâche. Ses prudences semblent au fil du temps de plus en plus calibrées. La vingtaine atteinte, il joue un tour de cochon à son patron et se jette, ce faisant, dans la gueule du système. Devenu expert en techniques managériales, il s'approprie par des moyens qu'on ne qualifiera pas de recommandables tout ce qui lui fait envie. A la fin de sa vie il est devenu un homme corrompu, fortuné et solitaire. C'est alors qu'il reçoit une étrange visite. L'auteur a l'habileté de montrer comment le goût du gain infiltre insidieusement la conscience. C'est avec adresse qu'il restitue la texture de l'époque. Riche de saynètes saugrenues, la première partie du spectacle est délectable, la suite un peu moins convaincante. La faute sans doute à l'écrivain qui multiplie les ellipses et n'évite pas toujours les clichés. La choix de la distribution est, en revanche, heureux qui réunit 7 comédiens (Adèle Haenel, Aurélie Vérillon, Paul Moulin, Serge Blavan, Gilles Nicolas, Maxime Coggio et Christophe Danvin) Jusqu'au 5 mai Manufacture des Oeillets Tél 01 43 90 11 11

jeudi 27 avril 2017

Erich Von Stroheim de Christophe Pellet

Stanislas Nordey se lance sans cesse de nouveaux défis artistiques. On lui doit la découverte de nombreux auteurs dramatiques d'une singularité incontestable. Longtemps il apparut comme un comédien hors pairs. Ses mises en scène, à l'exception de quelques unes dont celles d'oeuvres de Pasolini, étaient en revanche figées. Les comédiens plus que de les jouer proféraient leurs textes. On assiste aujourd'hui au phénomène inverse. Sa présence forcenée et son jeu étudié dans Baal de Bertold Brecht que monte Christine Le Tailleur ne convainc pas. Sa mise en scène de la pièce de Christophe Pellet est, au contraire, d'une intensité envoutante. Deux hommes et une femme occupent le plateau.L'un des hommes vend son corps. Il sait que l'âge n'est pas à prendre à la légère, que lorsque son corps sera dans peu d'années décati, il ne saura comment survivre. L'autre dont la nudité évoque une statue grecque semble n'avoir aucune prise sur sa vie. La femme semble, elle, taillée dans le roc. Elle décide de tout mais n'a jamais qu'une vingtaine de minutes à consacrer aux deux hommes à qui la lie des arrangements opaques. Les femmes dans le théâtre de Christophe Pellet mènent le monde. Ses mots, comme les plans des films d'Erich Von Troheim, astre noir du cinéma muet, sont chargés de dynamite. C'est à travers une mise en scène qu'on ose qualifier de lyrique que Nordey aborde cette oeuvre d'un écrivain - auquel il se mesure pour la deuxième fois - dont il souligne, ce faisant, l'importance. Si les comédiens tirent tous trois leur épingle du jeu, on reste surtout impressionné par la prestation de Thomas Gonzalès qui, tout du long dans le plus simple appareil, nous rappelle la fragilité de notre condition. Jusqu'au 21 mai Théâtre du Rond Point. tél O1 44 95 98 21

mardi 25 avril 2017

Votre maman de Jean-Claude Grumberg

Atteinte de la maladie d'Alzeimer la maman d'un fils qui lui rend de fréquentes visites finit ses jours dans une maison de retraite médicalisée. Le début de la représentation est assaisonnée de scènes absurdes. Le directeur du lieu se plaint au fils des comportements souvent agressifs de sa mère. Le fils joue les étonnés. Arrive celle dont l'esprit dérive et qui se montre d'une impertinence décapante. Elle prend ou feint de prendre le directeur pour son fils. On retrouve là le sens aigu de la dérision de Jean-Claude Grumberg. L'action se tend lorsque s'adressant une fois encore au fils le responsable de la maison lui apprend que sa maman a disparue. Hors de lui, le fils l'envoie dinguer. C'est qu'il sait que si la conscience de sa mère s'en est allée, sa douleur n'a jamais désarmée. Rescapée d'un camp d'extermination, elle ne put jamais chasser les images horrifiantes, dont celle de sa mère qui y périt, maraudant sans cesse dans sa mémoire. L'auteur dont le père fut déporté tient, avant que les dernières voix ne se taisent, à rappeler le calvaire de ceux qui virent disparaître leurs proches. Le metteur en scène Charles Tordjman, familier de l'oeuvre de Grumberg, joue sur du velours en engageant une comédienne d'un talent aussi fou que Catherine Hiégel. Laquelle est entourée de Bruno Putzulu et de Philippe Fretun, deux interprètes de la même trempe qu'elle. Un spectacle qu'on quitte à la fois retourné et diverti. Théâtre de l'Atelier. Tél 01 46 06 49 24

vendredi 21 avril 2017

La chose commune de David Lescot et de Emmanuel Bex

David Lescot est comme à son habitude à la fois auteur et metteur en scène de ce spectacle qui ravive avec vigueur le souvenir de La Commune. Il s'est cette fois associé au compositeur et jazzman Emmanuel Bex. De leur collaboration est née une sorte de cabaret où la pulsation rythmique propre au jazz accompagne les mots. Tout du long des musicos jouent d'un instrument de musique ou même de plusieurs. Comble de bonheur : la chanteuse Elise Caron interprète d'éclatante façon des chansons aimées des Communards et de leurs sympathisants. Au début David Lescot raconte, en promeneur curieux, la première journée - le 18 mars 1871 - des événements. Suivent une chanson engagée créée par le slammeur Mike Ladd puis le récit fait par la chanteuse de la participation à l'insurrection d'Elisabeth Dmitrieff, une révolutionnaire russe au destin romanesque qui s'illustra à cette période en organisant le combat des femmes. L'auteur a utilisé d'innombrables documents tels que le mémorable éditorial de l'écrivain Jules Vallès dans le Cri du peuple dont il était le rédacteur en chef et un poème de Verlaine sur Louise Michel que peu connaissent. La représentation rappelle combien cette période fut riche de projets qui auraient permis aux damnés de la société et donc du progrès d'obtenir des droits. Il serait aujourd'hui, dans notre société convertie au néo-libéralisme, d'une extrême utilité d'aller puiser dans le fourmillement d'idées qui alors jaillirent. Le mouvement fut, on le sait, réprimé au cours de la semaine sanglante où les Communards furent abattus ou déportés par l'armée de Versailles. Véritable aventure créatrice, "La chose commune" se déroule dans un décor de music-hall d'antan. Ce qui ajoute à son charme. Jusqu'au 29 avril Théâtre de La Ville-Espace Cardin tél 01 42 74 22 77

vendredi 14 avril 2017

La neuvième nuit nous passerons la frontière Texte de Michel Agier et de Catherine Portevin.

Anthropologue dont les recherches portent sur les déplacements de populations, Michel Agier et la journaliste Catherine Portevin ont écrit à quatre mains un texte que, remué par l'actuel flux migratoire, Marcel Bozonnet a mis en scène. Le spectacle a pour point de départ l'essai de Michel Agier "Le couloir des exilés" Il est joué par le comédien Roland Gervet avec en alternance les danseuses Nach et Adelaïde Desseauve. La fiction et les témoignages s'y entremêlent. Les cloisons sont d'autant plus volontiers bannies que les personnes, qui pour fuir l'horreur totalitaire ou des contrées peu hospitalières ont pris le chemin de l'exil, rencontrent sur leur route des obstacles difficilement franchissables. Des stratégies de dissuasion ont, on le sait ô combien, été conçues par les Etats - dont la France - pour restreindre les dépôts de demande d'asile. Prétendre que ces personnes jetées sur les routes bénéficient de privilèges indus ne tient évidement pas debout. La représentation n'est pas pour autant accablante qui mainte fois emprunte à une tradition orale extrêmement vivace et à qui le krump, danse née le Los Angelès des années 90, donne aux spectateurs des envies de guincher. Ce que font, le spectacle bouclé, les élèves ou habitués des établissements scolaires, sociaux et culturels de Seine-Saint-Denis où il a été présenté. Producteur de l'événement, la MC93 (maison de la culture de Seine-Saint-Denis-Bobigny)a tenu à ce qu'il sorte des lieux habituels de représentation. Il ne fait pas de doute que le public des Métallos à Paris 11e où il se donne à présent soit, lui aussi, harponné. Du 18 a 23 avril Maison des Métallos tél 01 47 00 25 20

dimanche 9 avril 2017

Bajazet de Jean Racine

Il fallait pour se confronter à Bajazet, une des pièces les moins jouées de Racine, une sacrée audace. Eric Ruf visiblement n'en manque pas. La pièce peine à dérouler ses pompes. Elle ne décolle que lorsque les femmes font leur apparition. Roxane, la favorite du sultan parti au combat, s'éprend de Bajazet, le frère de son protecteur. Elle ignore qu'un amour tenu secret aux yeux de tous uni depuis leur jeune âge celui sur qui elle a jeté son dévolu à Atalide, une jeune fille d'extraction royale. Roxane tient à ce que Bajazet lui prouve son amour en l'épousant quasi séance tenante. Il sera, s'il refuse, mis à mort. Cédant aux exhortations d'Atalide, il feint de partager les sentiments de celle qui s'est enamourée de lui. Tous se trouvent bientôt égarés dans un dédale de manigances et de dangers. Comme dans toutes ses tragédies, Racine met face à des puissants que la passion pousse à des extrémités des êtres mal armés pour leur tenir tête. Fait d'élans irrationnels l'amour est mauvaise conseillère. Après avoir connu des parenthèses enchantées, Roxane, comme ceux qu'elle aura réussi à confondre, seront vaincus. Leurs rôles étant plus denses, c'est le jeu des comédiennes qui, ici,éblouit. Face à Clothilde de Bayser, qui déploie une gamme nombreuse de sentiments, Rebecca Marder apparaît dans le rôle d'une brutale innocence d'Atalide comme une révélation majeure. Comme le furent il y a quelques années Audrey Bonnet et Judith Chemla. Jusqu'au 7 mai Comédie-Française Vieux- Colombier tél 01 44 39 87 00

jeudi 6 avril 2017

La résistible ascension d'Arturo UI de Bertold Brecht

Après avoir dans les années 70 été monté tant et plus le théâtre de Bertold Brecht n'a aujourd'hui - du moins en France - plus guère la cote. A beaucoup il apparaît didactique ce qui dans le langage actuel signifie ennuyeux. La comédienne et metteuse en scène allemande Katharina Thalbach prouve avec sa mise en scène de La résistible ascension d'Arturo Ui qu'il n'a rien perdu de sa force et de sa modernité. En décrivant la montée en puissance de Ui, un voyou dans le Chicago des années 30, Brecht dénonce celle de Hitler et de sa clique à laquelle il assiste en Allemagne. Les noms des gangsters américains et leurs innombrables exactions évoquent sans qu'on puisse s'y tromper celle des nazis qui exercent une violence paroxystique contre leurs opposants. Au départ ils apprivoisent les craintes du Hindsborough, le maire d'un âge vénérable dont l'appui leur est nécessaire. On a évidement compris que ce vieil homme n'est autre que Hindenburg, président de la République de Weimar. Lequel, dont la probité n'est que de façade, finira par lâcher les commandes. Dont s'empare aussi sec Arturo Ui. Le scénographe Ezio Toffolutti n'y est pas allé de main morte qui a inventé un espace dominé par une toile qui évoque celles que tissent les araignées. L'abomination est dès lors à l'oeuvre. A l'incendie du Reichstag dont est accusé sans l'ombre d'une preuve un jeune militant de gauche succède la nuit des longs couteaux au cours de laquelle Röhm, ami de longue date du dictateur, est assassiné avec les membres de la S.A qu'il dirigeait. Au moment où Brecht écrit la pièce la politique génocidaire des S.S. n'en est encore qu'à ses débuts. Il n'en touche mot. Maquillages soutenus, visages plâtrés, les comédiens semblent droits sortis d'un film expressionniste.Comme Laurent Stocker qui tient le rôle d'Arturo Ui, Florence Viala, Jérémy Lopez, Serge Bagdassarian, Thierry Hancisse, Nâzim Boudjena, Bruno Raffaelli, Eric Genovése et leurs partenaires, qui pour la plupart jouent plusieurs personnages, sont tous d'une impressionnante maestria. A l'heure où les doubles d'Arturo Ui ont le vent en poupe le spectacle résonne de façon particulièrement inquiétante. Cela d'autant que Katharina Thalbach, dont la mère fut une des vedettes principales du Berliner ensemble que dirigeait Helène Weigel épouse de Brecht, n'a non seulement rien oublié de la manière dont on y travaillait mais l'a affinée. Jusqu'au 30 juin Comédie-Française Richelieu tél 01 44 58 15 15

dimanche 2 avril 2017

Les aliens d'Annie Baker

Encore ignorée en France l'oeuvre dramatique d'Annie Baker (née aux Etats Unis en 1981) est abondamment jouée dans les pays anglo-saxons. Grâce au jeune metteur en scène Benjamin Guillot qui s'est pris de passion pour son univers d'hommes qui bien qu'encore jeunes sont persuadés d'être dans une impasse existentielle, elle pourrait, comme il y a quelques années celle de Sam Shepard avec laquelle elle a des traits communs, trouvée ici aussi des aficionados.Jasper et Ki passent le plus clair de leur temps dans l'arrière cour laissée à l'abandon et entourée de poubelles d'un bistrot. Evan, un lycéen qui le temps des vacances bosse dans l'établissement se sent attiré par ces deux hommes épris de rock underground qui volontiers chantent, fument,boivent du thé aux champignons hallucinogènes mais dont la crudité des paroles le mettent mal à l'aise. Il est définitivement conquis lorsque Ki lit un essai littéraire né de sa plume mais qui doit beaucoup aux poèmes de Charles Bukowski lequel sut se libérer d'un conformisme jugé mortifère. Au cours de la nuit du 4 juillet, date de l'indépendance de l'Amérique, où ils se retrouvent dans la quasi décharge des liens d'amitié se nouent entre les deux trentenaires à la ramasse et le garçon qui a pour projet de rejoindre une université. Un drame survient qui fera connaître à Evan son premier chagrin et lui permettra de confier ses propres ressentiments. Vision d'une Amérique persuadée que rien ne peut survenir à l'horizon qui vaille qu'on se batte, les aliens doit beaucoup à la traduction de Ronan Mancec à coup sûr fidèle à l'esprit de l'auteur et à la mise en scène discrètement inventive de Benjamin Guillot. Jusqu'au 11 Avril L'Etoile du Nord 16, rue Georgette Aguttte tél 01 42 26 47 47

mercredi 29 mars 2017

Never, Never, Never de Dorothée Zumstein

Il ne fait plus de doute que l'écriture de Dorothée Zumstein est de celle qui nous aimante. On en avait le sentiment avec May Day mise en valeur il y a quelques semaines au théâtre de la Colline par la mise en scène foisonnante de Julie Duclos. On en a confirmation avec Never, Never, Never à laquelle Marie - Christine Mazzola, sortie récemment du Conservatoire National d'Art Dramatique a donnée la forme d'une épure. Une nuit alors qu'il va recevoir un titre prestigieux, Ted Hugh retrouve dans l'appartement londonien où il vécut avec elle Sylvia Plath qui, vingt ans plus tôt, mis fin à sa vie. Bien que la défunte en ait gros sur le coeur, il apparaît d'emblée que leurs amours ne sont pas mortes, que leurs liens sont irrévocables. Les souvenirs rappliquent tour à tour tendres et déchirants. Peu après surgit Assia Wevill pour qui Ted s'éloigna de Sylvia et dont les souffrances sont elles également encore à vif. Elle aussi se suicida. Avec leur enfant. En tentant de répondre aux phrases d'une gracieuse cruauté des fantômes qui le hantent, l'homme prend conscience qu'il affronte ses démons. C'est dans un décor spartiate, que se déroule ce huis -clos qui rappelle à chacun combien ceux qu'on a chéris et perdus restent présents en nous. Le charme que dégage la représentation doit beaucoup à ses trois interprètes. Si Assia (Tatiana Spivakova) apparaît, comme on la décrit, pleine de vie voire gavée de vie, Sylvia (Sarah Jane Sauvegrain) assure un relief mystérieux à la poétesse Sylvia. Quant à Thibault de Montalembert il donne à Ted, chez lequel se mêle la culpabilité,l'agacement et la nostalgie, un éclat irrésistible.Dorothée Zumstein qui s'est inspirée des vie de ces trois anciens humains arrive par la magnificence de ses mots à nous les rendre proches. Jusqu'au 1er avril Théâtre Studio, 16, rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville Tél 01 43 76 86 56 . Du 11 au 15 avril Gare au Théâtre, 13, rue Pierre Sémard,94400 Vitry-sur-Seine Tél 01 55 53 22 26

lundi 27 mars 2017

Vera de Petr Zelenka

Plus la société est libérale moins elle est sociale. C'est ce que montre sans détours l'auteur dramatique et cinéaste tchèque Petr Zelenka dans Vera une comédie féroce dont se sont emparés Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier. Partie de rien, Vera a fondé sa propre entreprise, une agence de casting pour acteurs de cinéma et de télévision. Son succès lui donnant des ailes, elle accepte de faire fusionner sa société avec un puissant groupe anglais, ce qui, pense-t-elle, fera davantage encore fructifier ses affaires. Vis à vis des personnes qui subissent sa férule, elle se montre d'une dureté à tous crins. A ses proches, son mari, son père et son frère elle reproche de se situer à contre courant de leur temps. Elle est en revanche tout sourire face à ses associés britannique qui après l'avoir contrainte à balayer ses derniers scrupules s'en débarrasseront. Ce qui la fera partir en vrille. Karine Viard a, elle l'a maintes fois prouvé, du métier et de l'abattage à revendre. Elle est une Vera si convaincante que le rôle semble avoir été écrit pour elle. A ses côtés huit comédiens, dont Marcial Di Fonzo Bo - qui co-signe la mise en scène - et Pierre Maillet, qui donne une fois encore la mesure de son brio, jouent une trentaine de personnages. En d'autres mains la pièce apparaîtrait, comme les oeuvres théâtrales ou cinématographiques de Fassbinder auxquelles elle fait songer, d'une noirceur résolue. Le climat burlesque dans lequel les deux maîtres d'oeuvre la font baigner en atténue le tragique. Ils ont eu l'heureuse idée de demander à Pierre Notte, passé maître en matière de réparties incongrues et vachardes, d'assurer la version théâtrale de la pièce traduite par Alena Sluneckova. Jusqu'au 8 avril Théâtre des Abbesses tél 01 42 74 22 77

samedi 25 mars 2017

Mon coeur de et mis en scène par Pauline Bureau

L'affaire du médiator, ce coupe - faim, mis sur le marché par le laboratoire pharmaceutique Servier, qui coûta la santé et souvent la vie des personnes à qui leur médecin l'avait recommandé, a fait la une des médias. Cela grâce à la pugnacité d'Irêne Frachon, une femme médecin qui n'était, elle, pas de mèche avec les laboratoires. Bouleversée par l'état de ceux - surtout celles - qui avaient consommé ce médicament lequel s'était avéré être un poison, elle s'acharna à le faire interdire. Le combat fut long. Pauline Bureau a écrit l'histoire d'une femme - Claire Tabard- qui, comme la plupart des victimes, ne supportant pas de se trouver grosse avala la funeste molécule. Quelques années plus tard elle subit une opération à coeur ouvert à la suite de laquelle sa santé physique et aussi morale n'arrêta de se dégrader. Epaulée par un avocat guerroyeur, elle intenta un procès au laboratoire qui avait coutume d'examiner au plus prés et de trouver sans fondements les plaintes qui leur étaient adressées. Claire, dont la vie sociale, professionnelle et amoureuse étaient devenues inexistantes, fut dans un premier temps anéanties par le cynisme railleur des avocat de l'adversaire. Au sommet de sa maîtrise, Pauline Bureau a réalisé un spectacle prodigieux de simplicité et de limpidité. Le charme de l'interprétation (Catherine Vinatier, Marie Nicolle, Rebecca Finet et de leurs partenaires, tous à l'unisson) fait le reste. Jusqu'au 1er avril Théâtre des Bouffes du Nord tél O1 46 07 34 50

lundi 20 mars 2017

Je crois en un seul dieu de Stefano Massini

L'une est étudiante à l'université de Gaza et a, comme grands nombre de jeune palestiniens, le sentiment de mener une existence sans issue. Elle se prépare à devenir martyr. L'autre appartient à la gauche morale israélienne Elle enseigne l'histoire juive. Les opinions partisanes de certains élèves et collègues la hérissent. La troisième, une soldate américaine, considère que l'unité dont elle fait partie a un rôle de médiateur. Nouveau fleuron de la scène internationale, Stefano Massini se penche à travers ses pièces (Femme non-rééducable, Mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa et de Chapitre de la chute, la saga des Lehman Brothers) sur les faiseurs et victimes des désastres de notre temps. Il se met cette fois à l'écoute des monologues intérieurs qui sans cesse s'entrecroisent des trois femmes dont la vie va basculer au cours d'un attentat qui se produira à Rishon LeZion dans les alentours de Tel Aviv. Dirigée avec discernement par Arnaud Meunier (qui a déjà brillamment mis en scène deux autres pièces de Massini), Rachida Brakni passe d'un personnage à l'autre et dévoile l'évolution de leur état d'esprit. Hantée par les violences exercée contre son peuple l'étudiante palestinienne se fait embrigader et découvre la féroce complexité de son engagement. Le séisme intime que provoque en elle l'attentat dont elle est témoin donne à l'enseignante israélienne le sentiment d'être devenue étrangère à elle-même. Ce qu'elle peut vérifier lorsque l'un de ses collègues, par ailleurs homme aux vastes connaissances, se laisse aller à des propos immondes et qu'elle ne s'insurge pas. A l'exemple de celle de Pasolini, l'oeuvre de Stefano Massini est aussi poétique que politique. Ce que soulignent la mise en scène d'Arnaud Meunier, les lumières de Nicolas Marie et le jeu de Rachida Brakni. Jusqu'au 9 avril Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21

lundi 13 mars 2017

L'indigent philosophe de Marivaux

La soixantedizaine flamboyante, Claude Brasseur interprète aux côté d'une jeune violoncelliste un monologue méconnu de Marivaux. L'homme né dans une famille de la haute a claqué son copieux héritage et s'en est allé sur les routes. S'accommodant de peu et doué d'une gaîté inépuisable, il a fait quantité de rencontres et de petits métiers. Il a fini par se joindre à une poignée de saltimbanques parmi lesquels il vit en harmonie. En écrivant ce texte succulent, Marivaux signifie l'importance qu'ont eu sur lui les philosophes des Lumières. On lui savait la pensée large. Il frôle cette fois l'insolence libertaire. L'écriture pétillante du grand auteur dramatique convient on ne peut mieux à Claude Brasseur que dirige Christophe Lidon. Le voir pourfendre le monde dont il est issu, vanter les délices d'une vie aventureuse et évidement sans le sou et l'entendre dire qu'il est toujours prêt à se lier pour la vie ou quelques heures avec une belle met en joie. On ne peut que conseiller d'aller voir ce spectacle qui ne dure qu'une heure où Claude Brasseur retrouve un personnage de la veine et de la fraîcheur de celui qu'il jouait en 1964 aux côtés d'Anna Karina et de Sami Frey dans Bande à part d'un Jean-Luc Godard qui en ce temps avait le bon goût d'adorer les chenapans. Jusqu'au 1er Avril Théâtre de l'Atelier tél O1 46 06 49 24

vendredi 10 mars 2017

Timon d'Athènes de William Shakespeare

Avant de se retrouver aux extrêmes marges de la société Timon était un personnage éminent qui distribuait sans compter présents et argent à ses amis. Quand il s'est retrouvé criblé de dettes et que s'en fut fini de son existence dorée, il eût la surprise de constater que ceux qui avaient bénéficier de ses bienfaits avaient tourner casaque. Ces revirements lui firent comprendre qu'il s'était acoquiné avec des gens que les scrupules moraux n'étouffaient pas. Il écume désormais de haine, agonit d'injures ceux qui l'approchent. La pièce de Shakespeare tourne autour d'un personnage unique.Ceux qui l'entourent ne sont que des comparses.Fort heureusement le metteur en scène Cyril le Grix a choisi pour camper Timon d'Athènes Patrick Catalifo, un comédien qui non seulement a du coffre mais est surtout d'une justesse confondante. Grâce à lui et à la traduction parsemée de superbes éclats de Jean-Claude Carrière le spectacle mérite la découverte. Jusqu'au 2 avril Théâtre de la Tempête tél 01 43 28 36 36

jeudi 2 mars 2017

Un amour impossible d'après le roman de Christine Angot.

Christine Angot a elle même adapté pour la scène, dont elle est une fervente, Un amour impossible, son dernier ouvrage. Célie Pauthe qui assure la mise en scène a eu l'heureuse idée de faire incarner la mère et la fille dont la relation au départ intense se délite et finit par se renouer par ces ces comédiennes d'exception que sont Bulle Ogier et Maria de Medeiros. Cette dernière n'a pas la tâche facile puisqu'elle joue au début une enfant plus tard une femme dans la force de l'âge. Le décor est sommaire, la situation épineuse. Elevée par sa mère, Christine ne fait la connaissance de son père qu'à la pré-adolescence. Lors de leur première rencontre la force du verbe et l'érudition de son géniteur l'éblouissent, lui en imposent.Elle revient de leurs rendez-vous suivants nettement moins enthousiaste. Le père, qui a fondé une famille, n'a de cesse de lui reprocher ses maladresses, ses oublis, sa mauvaise éducation. Lorsque plus plus tard elle apprend que l'homme qu'elle a aimé abuse de leur fille une infection oblige la mère à se faire hospitaliser.Crispée sur sa douleur, Christine ne supporte plus de ne pouvoir échanger que des paroles insipides avec celle qui l'a mise au monde et semble avoir mis ses souvenirs à distance. Viendra la minute de vérité où Christine comprend et fait entendre à sa mère qu'à travers la fille c'est la mère issue d'un milieu pauvre et de surcroit juive que l'homme, grand bourgeois, s'acharnait à humilier. Comme le livre le spectacle nous empoigne. Odéon-Ateliers Berthier tél 01 44 85 40 40

lundi 27 février 2017

Vertiges de Nasser DjemaÏ

Après avoir brillamment fait ses armes avec "Invisibles" où il s'introduisait dans le logement d'une poignée de retraités maghrébins qui ont, leur vie durant, turbiné en France Nasser Djemaï dépeint dans Vertiges les difficultés que rencontre Nadir venu, après des années d'absence, voir où en sont les siens. Ceux-ci, qui vivent dans un HLM, ne vont pas fort. Le père visiblement au bout du rouleau éprouve une incurable nostalgie pour le bled où accompagné de sa femme il se rend chaque été. Mais la mère ne tient pas à y retourner. Mina, la soeur est la seule qui s'est trouvé un boulot mais elle ne tente pas pour autant de quitter le nid familial. Hakim, le benjamin de la fratrie vit, comme beaucoup de garçons de la cité, de menus trafics.Nadir, dont le couple fait naufrage, est un homme miné par son obsession du rangement. Ses tentatives pour mettre de l'ordre dans les papiers administratifs comme dans la vie de chacun se révèleront vaines. Pas plus sa mère, engoncée dans ses habitudes, que les autres n'apprécient qu'il se mêle de leur sort. Leur hostilité grandissante ébranlera ses nerfs.Nasser Djemaî exerce, comme dans ses précédents spectacles, la double pratique d'auteur et de metteur en scène. Il a eu la lumineuse idée de faire errer dans l'appartement une voisine muette. Sa présence - qui met Nadir hors de lui - s'apparente à celle du choeur antique. Les personnages sont interprétés avec tant de convictions - par Zakaryia Gouram, Lounès Tazaïrt, Fatima Aibour, Clémence Azincourt, Issam Rachyq-Ahrad et Martine Harmel - qu'ils semblent avoir été tricotés sur mesure. Il est pour chacun d'entre eux un moment - bouleversant - où il laisse entendre leurs ruminations intérieures. Dans ce spectacle sur une famille, écrit Djemal, orpheline de sa propre histoire, l'auteur ne se contente pas de piocher dans le réel, il lui donne aussi la dimension d'une fable.De la belle ouvrage. Jusqu'au 12 mars Manufacture des Oeillets. Ivry tél 01 43 9O 49 49 Puis les 14 et 15 mars Le Granit scène nationale Belfort, le 18 mars Théâtre Edwige Feuillère scène conventionnée -Vesoul, Le 21 mars Le Bateau-Feu scéne nationale -Dunkerke, le 31 mars La Garance scène nationale-Cavaillon, du 4 au 8 avril THéâtre de la Croix Rousse - Lyon

samedi 25 février 2017

Mayday de Dorothée Zumstein

Les talents réunis de deux jeunes femmes, l'auteure Dorothée Zumstein et la metteuse en scène Julie Duclos nous valent un des spectacles les puissamment inconfortables de la saison. Frappée par l'entretien qu'a accordé à une journaliste May Bell - femme d'une quarantaine d'année qui à l'âge de 11 ans tua deux petits garçons et qui libérée de prison s'est mariée et a eu une enfant - Dorothée Zumstein a écrit de sa plume acérée, on peut même dire sans merci une pièce qui a, à juste titre, séduit Julie Duclos. Le spectacle débute sur celle qui commit autrefois ce crime exorbitant (fabuleuse Marie Matheron) laquelle en rameutant ses souvenirs tente de comprendre son geste. Elle apparaît à la fois sur la scène et sur un vaste écran où son visage exprime la souffrance qui jamais ne la quitte. Elle est issue d'une famille sans le sou marquée par la suprématie féminine, mais aussi la prostitution et l'inceste. Sa mère dont elle ne garde que des souvenirs affligeants commença à l'adolescence, après la mort de son père, à zoner. Mary (troublante Alexis Riemer) à qui elle donna naissance alors qu'elle avait 17 ans lui apparût d'emblée comme un être malfaisant. La grand mère, qui connut quant à elle une passion religieuse, n'évoquait jamais les événements traumatisants du passé. Le mystère, des comportements excentriques ou carrément prédateurs de certains membres de la famille demeure. Julie Duclo s'est rendu en Angleterre sur les lieux dévastés, projetés sur des écrans, où les faits se sont déroulés. Comme beaucoup de metteurs en scène de sa génération elle utilise parfois en surabondance les projections. C'est là la seule réserve que suscite ce spectacle explosif sur les énigmes de la transmission. Jusqu'au 17 mars La colline Tél 01 44 62 52 52

lundi 13 février 2017

La rêgle du jeu d'après le scénario de Jean Renoir

Depuis son insolite et saisissante adaptation des Trois soeurs (What if they went to Moscow) la metteuse en scène brésilienne Christiane Jahaty bénéficie d'un engouement dont on se félicite. Ne manquant visiblement pas d'air, elle s'attaque cette fois à La règle du jeu dont Jean Renoir fit le chef d'oeuvre que l'on sait. La représentation s'ouvre sur un film d'une grosse vingtaine de minutes où le maître de maison (Jérémie Lopez tient le rôle créé autrefois par Marcel Dalio) reçoit, à l'occasion d'une fête, ses convives. La frénésie mondaine bat son plein. Son sommet est atteint avec l'arrivée non comme chez Renoir d'un héros de l'aviation mais d'un navigateur (Laurent Lafitte) qui a sauvé en Méditerrannée nombre de réfugiés. Quand le film s'arrête (pour repartir sur la fin) la plupart de ces personnes qui mènent à l'évidence une existence dorée ont disparues. Commence une séquence durant laquelle les protagonistes chantent, se déguisent, se poursuivent mais se laissent aussi aller à leurs tourments. Dès ce moment Christiane Jahaty distord le récit ce qui a pour effet que l'on n'y comprend parfois goutte. On a toutefois durant toute cette séquence le sentiment de l'imminence d'un désastre moins politique que chez Renoir, qui tourna le film en 1939, que sentimental. Celle qui engendre les passions est Christine l'épouse du possesseur des lieux (Suliane Brahim dont la carrière pourrait être incandescente). Ses diverses inclinations provoqueront l'irréparable. En contre point les amours de la domestique (Julie Sicard,) mariée à un serviteur jaloux, et du braconniers engagé depuis peu aux cuisines (Eric Genovese) apparaissent délicieusement coquins. Le public qui a la surprise d'assister à des allers-retours entre théâtre et cinéma semble aussi (pour certains...) apprécier que des scènes se jouent au beau milieu de l'honorable salle Richelieu et même dans les travées. Jusqu'au 15 juin Comédie-Française Salle Richelieu tél 01 44 58 15 15

dimanche 5 février 2017

Abigail's party de Mike Leigh

Alors que l'adolescente Abigail organise une fiesta dans l'appartement où elle vit avec sa mère, celle-ci passe la soirée chez un couple de voisins. Lesquels sont bientôt rejoints par des jeunes mariés qui viennent d'emménager dans le quartier. La soirée tourne peu à peu au désastre. Mike Leigh, dont on connaît en France davantage les films que les pièces, carbure généralement à la noirceur. Beverly, une ancienne esthéticienne, qui joue à l'hôtesse et est manifestement à couteaux tirés avec son mari, n'arrête de faire des boulettes. Ce qui provoque des situations pour le moins gênantes. Thierry Harcourt tire grand profit d'acteurs (Lara Suyeux, Alexie Ribes, Séverine Vincent, Dimitri Rataud et Cédric Carlier) à l'abattage étourdissant. Lequel devrait néanmoins être parfois modéré. L'auteur aime, ses films le prouvent, les personnages brinquebalants. Qu'ils frétillent sans arrêt, ravalent leur colère ou singent les poupées barbie, ceux-ci étalent leur mal être. Thierry Hcourt l'avait déjà prouvé en mettant il y a peu en scène The servant, il a le talent de tirer de chacun de ses interprètes une note excentrique comme de révéler le côté obscur de personnages apparemment sans histoires. Théâtre de Poche tél 01 45 44 50 21

jeudi 2 février 2017

La bain et Le voyage à La Haye de Jean-Luc Lagarce

Jean-Luc Lagarce (1957-1995) écrivit ces deux textes à la fin de sa brève vie. On n'y arpente plus comme dans ses pièces les plus jouées le terrain poisseux des relations familiales. Patrick Coulais, comédien au jeu d'une intense délicatesse, a eu l'ingénieuse idée de rassembler des monologues dans lesquels il se livre avec autant de franchise que dans son journal. Dans "Le bain" il raconte ses retrouvailles avec un garçon qu'il aime et dont le corps porte les empreintes du sida qui va bientôt l'emporter. Il est peu d'exemple où le sentiment amoureux est décrit avec une telle douceur. La mort plane aussi, mais cette fois celle de l'auteur, dans "Le Voyage à La Haye". Après avoir accompagné sa troupe lors d'une tournée qui l'a menée aux Pays Bas, Jean-Luc Lagarce rentre à Paris où il a rendez-vous avec son médecin. Un de ses yeux lui donne des soucis. Que le praticien ne minimise pas. Bien au contraire. Commence une lutte entre le malade et le toubib qui le prévient des dangers qu'il court s'il s'obstine à vouloir renter chez lui. Bien que son monde à l'évidence s'enténèbre, l'écrivain épice cet épisode de détails croustillants. Tout du long il triture ainsi, sans jamais s'apitoyer sur son sort, au plus profond de ses sentiments. Sa narration est précise, réaliste jusqu'au rocambolesque. La mort y planant dans son inexorable injustice on sort de ce spectacle, auquel l'interprète insuffle un charme enveloppant, le coeur gros. Et transporté. Tous les lundi 20h jusqu'au 3 mars Théâtre de la Huchette. Tél 01 43 26 38 99

lundi 16 janvier 2017

La source des saints de John Millington Synge

De Synge (1871-1909) seule est réputée et fréquemment montée sa pièce Le baladin du monde occidental. La source des saints à laquelle s'attaque aujourd'hui Michel Cerda se situe, elle aussi, dans une Irlande paysanne où le catholicisme repose sur un fond de paganisme. Martin et Mary, tous deux aveugles, errent sur la lande et vivent de mendicité. Timmy le forgeron leur annonce qu'un saint homme est attendu dans le pays. Grâce à une eau miraculeuse il leur fera découvrir les beautés du monde. Martin est le premier a y voir. Tout à la joie dans laquelle l'a plongé le prodige, il se trompe de femme et prend la jeune et jolie Molly pour la vieille et disgracieuse Mary. Quand elle sort, elle aussi des ténèbres, ils découvrent combien ils sont tous deux laids. Ils se querellent et se quittent. Tommy qui a engagé Martin à la forge lui mène la vie dure. Mais comme il n'est pas homme à filer doux et qu'il n'a pas renoncé à Molly son patron le chasse. Après qu'au grand scandale de la population, Martin renverse l'eau sacré qui peut définitivement lui apporter la vue, le vieux couple finit par se retrouver et reprend la route. Pimenté par le jeu d'Anne Alvaro et de Yann Boudaud qu'entourent trois comédiens de leur taille : Christophe Vandevelde, Chloé Chevalier et Arthur Verret, le spectacle est une succession de scènes électrisantes. Ce qui est dû autant à la mise en scène de Michel Cerda qui n' a pas craint d'exhumer une pièce à portée philosophique qu'à la traduction de Noëlle Renaude. Alors que les adaptations du Baladin du monde occidental sont résolument modernes, celle-ci est fidèle à l'écriture de l'écrivain. Lequel fit un long séjour à l'Ile d'Aran où il retrouva le rythme, les inflexions, les sons de la langue gaélique. Ce que reproduit à merveille Noëlle Renaude et donne à la représentation une attachante singularité. Jusqu'au 17 janvier Studio Théâtre de Vitry. Du 25 janvier au 2 févier Théâtre de la Commune CDN d'Aubervilliers. Du 7 au 10 févier Théâtre de Dijon Bourgogne, CDN.

vendredi 13 janvier 2017

Aglaé. Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux

L'indépendance artistique de Jean-Michel Rabeux qui tient le gouvernail n'est jamais prise en défaut. Aglaé, prostituée septuagénaire qu'il rencontre dans un ville du sud est, elle aussi, un esprit libre. Dans une salle de théâtre transformée en cabaret où les tabourets remplacent les gradins, Claude Degliame, comédienne hors norme et égérie du metteur en scène, se coule dans la peau d'Aglaé et effeuille ses souvenirs. A douze ans déjà elle monnaie ses services auprès des copains de son frère dans la cité HLM où elle grandit. Bien que d'une famille qui n'est pas dans le besoin, elle poursuit sur sa lancée. Les oscillations de son existences sont nombreuses. Elle se trouve tantôt sur le trottoir à d'autres moments dans des restaurants de luxe. Elle connaît les conduites érotiques les plus diverses, hait les maquereaux mais tombe sous la coupe de l'un d'entre eux qui, bien sûr, lui siphonne les fruits de ses passes. Après s'être débarrassé de lui, elle tâte de la prison. Ce qui est sans doute pure invention... Son mépris, elle semble le réserver à son fils devenu gendarme. Il s'avère cependant qu'elle a pour ce fils qu'elle ne cesse de dénigrer un réel attachement. Elle a d'ailleurs pour l'élever lu des ouvrages de Françoise Dolto. Simenon et d'Ormeson sont ses autres auteurs favoris. Bien qu'arrivée à l'automne de l'âge elle poursuivait jusqu'il y a peu ses activités. Ce qui est frappant dans ses paroles est qu'elle soient dénuées de regrets comme d'aigreur. A une époque où l'on assiste à une exaspération du puritanisme de tels propos relayés par une interprète d'un talent fou font l'effet d une goulée d'oxygène. Jusqu'au 29janvier Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21 Tourné les 4 et 5 mai Le Bateau Feu de Dunkerque

lundi 9 janvier 2017

Karamazov d'après Les frères Karamazov de Dostoïevski

Oeuvre d'une amplitude et d'une densité démesurées Les frères Karamazov, dernier roman de Dostoïevski, semblait peu faite pour être transposée au théâtre. Jean Bellorini n'en a eu cure et a réalisé une adaptation d'une fidélité mais aussi d'une audace confondantes. Comme d'ordinaire l'auteur a imaginé des personnages qui semblent avoir été victimes d'une commotion psychique. Fiodor Karamazov filoute depuis toujours ceux qui ont la malchance de croiser son chemin. Deux fois veuf, il a eu de sa première femme un fils, Mitia (Jean-Christophe Folly) de sa seconde Alexeï et Aliocha.Jamais il ne s'est préoccupé de leur sort. Il a aussi engrossé une mendiante apparemment débile qui avant de mourir a donné naissance à un garçon qu'il a surnommé Smerdiakov. Celui-ci est devenu son homme à tout faire. A l'exception d'Aliocha qui se destine à une carrière sacerdotale, les fils portent à leur géniteur une une haine exorbitante. Celle de Mitia est d'autant plus exaspérée que le vieux grigou lui a dilapider son héritage et que les deux hommes se sont épris de la même jeune femme : Grouchenka. Aux abords de la vieillesse, Fiodor est resté, comme il le fut toujours, amateur de chair fraiche. Ses turpitudes lui coûteront cher. Aux prises avec un pervers aucun des fils ne peut s'en sortir. Ils connaîtront tous des destins effroyables. La surprise est que Aliocha, considéré par tous comme un guérisseur des maladies de l'âme, se montrera pour le moins réservé lorsqu'il lui est demandé s'il est vrai que les juifs assassinent des enfants chrétiens afin de se servir de leur sang pour fabriquer du pain azyme. Il importe de se rappeler que la connaissance considérable de l'esprit humain de Dostoïevski ne l'empêcha pas d'écrire dans un revue d'un antisémite virulent. Jean Bollorini a su éviter de se cantonner à la noirceur du roman. Le spectacle est constellé de moments délicieusement divertissants, notamment celui où Smerdiakov (Marc Plas) chante le succès d'Adamo "Tombe la neige"...Il faut bien sûr ajouter que la scénographie conçue par le metteur en scène et la traduction du roman fleuve par André Markowicz sont purs bonheur. Jusqu'au 29 janvier TGP Théâtre Gérard Philipe Centre dramatique national de Saint-Denis tél 01 48 13 70 00

samedi 7 janvier 2017

Mon traître d'après Mon traître et Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

Emmanuel Meirieu qui signe la mise en scène a réuni deux romans de Sorj Chalandon qui décrivit pour le journal Libération l'embrasement de la violence en Irlande du Nord. Il noua durant cette époque des liens d'amitié avec Denis Donaldson, leader de l'IRA, dont il apprit qu'il vendait depuis 25 ans des renseignements aux services secrets britanniques. Peu après avoir avoué sa traitrise le renégat fut abattu. Dans "Mon traître" le journaliste fait le récit de sa relation à cet homme qui était à ses yeux une sorte de vigie morale. Hanté par le comportement de son ami, il lui donne, trois ans plus tard, dans "Retour à Killybegs", la parole. Le spectacle, lui, est composé de trois monologues.Dont on retient surtout celui où émerge d'entre les morts celui qui devint un supplétif des anglais, celui qui vendit ses frères de sort, ses frères d'arme. Né dans une famille catholique de Belfast, il fut dès l'enfance témoin puis victime de la violence des milices protestantes soutenues par l'Angleterre. Il fut plus tard emprisonné avec des hommes de sa communauté dans des conditions dont la dureté dépasse l'entendement. Les anglais ayant appris qu'il passait, chez les siens, après un faux acte de bravoure, pour un héros, parvinrent - pour des raisons en partie obscures - à le manipuler. Autant que le texte d'une force peu commune le jeu rugueux de Jean-Marc Avocat et les lumières et la vidéo (conçus par Seymour Laval et le metteur en scène) rendent ce spectacle superbement éprouvant. Et rappelle, comme tous les ouvrages de Sorj Chalandon inspirés par sa couverture des conflits qui déchirent des régions de la planètes, combien il est difficile de survivre à ses illusions perdues. Jusqu'au 29 janvier Théâtre du ROND-POINT tél 01 44 95 98 21