jeudi 4 juillet 2019

Why ? Texte et mise en scène Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

L'espace est comme toujours dans les spectacles de Peter Brook spartiatement meublé. Trois chaises de bureau occupent le plateau tandis que trois comédiens, Hayley, Kathryn Hunter et Marcello Magni interprètent en langue anglaise de manière joliment saugrenue un texte qui dans un premier temps évoque un dieu inventeur, entre autres singularités, du théâtre. De la à se demander si c'est le théâtre qui inventa la vie ou au contraire la vie qui avait besoin de théâtre. Après ces considérations philosophico-facétieuses un glissement s'opère et les acteurs évoquent l'immense metteur en scène russe Vsevold Meyerhold. Durant les permissives années vingt et jusqu'en 1938 ses spectacles étaient accueillis avec enthousiasme. Puis le vent tourna. Son théâtre fut fermé Quant à Meyyerhold, alors âge de 66 ans, accusé d'entorses à la loi, d'anti-communisme et de complicité avec des puissances étrangères, il fut arrêté, torturé et contraint sous la menace de nouveaux coups de signer de faux aveux. Comme tant d'autres intellectuels et artistes, il finit exécuté. Zinaïda Reich, sa femme et interprète principale fut peu après trouvée dans son appartement lacérée de coups de couteaux. Crime commis, on le sut plus tard, par la police de Béria. Une guerre obstinée contre les artistes, on en a constamment la preuve, se poursuit dans l'actuelle Russie. Ajoutons que des images des victimes et des bourreaux conçues par Gabrielle Lubtchansky sont à de nombreuses reprises projetés sur le mur du fond du théâtre. Un spectacle d'une sobriété et d'une puissance qui laisse pantois. Jusqu'au 13 juillet Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07 34 50

vendredi 21 juin 2019

Madame Favart de Jacques Offenbach

Le bicentenaire d'Offenbach est l'occasion de faire connaître une de ses oeuvres qui, après avoir connu le succés, est tombée dans l'oubli. L'histoire, évidement cintrée, se déroule durant le règne de Louis XV. Un de ses maréchaux veux faire de la comédienne Justine Favart sa maîtresse. Or celle-ci a un mari qu'elle n'a nul désir de tromper. Le couple doit, pour échapper aux assiduités de la puissante vieille ganache, se cacher et vivre séparés. Justine qui a tous les culots se fait passer pour une domestique. Mais cela suffira-t-t-il a décourager un prétendant gouverné par ses sens? Si le premier acte n'a pas le charme vaudevillesque de La Belle Hélène ou de La vie parisienne il n'en va pas de même des deux suivants. Le parlé-chanté qui est la marque du compositeur y est devenu d'une irrésistible séduction. La musique qui a pris l'ascendant sur les mots enchante. D'autant que les ondes de la voix de Marion Lebégue, à qui échoit le rôle titre, transportent. Elle a trouvée en Christian Helmer et Anne-Catherine Gillet des partenaires à sa taille. Si l'on ajoute que Anne Kessler, dont les mises en scène de théâtre sont pour la plupart d'une extrême délicatesse, se mesure avec bonheur à une oeuvre mi-lyrique qui foisonne de quiproquos et que la scénographie signée Andrew D. Edwards est d'un goût aussi sûr qu'inhabituel, on aura compris que cette Madame Favart mérite la (re)découverte. Jusqu'au 30 juin Opéra Comique Tél 01 70 23 01 31

dimanche 16 juin 2019

La vie de Galilée de Bertold Brecht

Galilée (1564-1642) était un homme de sciences que les idées nouvelles comme les mets confectionnés avec soin mettaient en appétit. Ses recherches ont contredit des convictions, essentiellement en matière d'astronomie et de physique, ancrées depuis des siècles dans les esprits. Si les résultats des travaux qu'il mena avec ses jeunes disciples le mirent en joie, elles lui valurent aussi de solides inimitiés. La plupart des gens d'Eglise appréciaient évidement peu que ces considérations cosmologiques se substituent à la foi. Si la terre n'est plus, comme il le découvrait, au centre de l'univers,qu'en est-il de l'homme, créature de dieu? Ses ennemis parvinrent en ces temps d'Inquisition à convaincre le pape, pourtant épris de savoir, de menacer le savant du pire. Terrifié par la vision des instruments de torture Galilée abjura. Cela au grand dam de ses partisans. Auteur dramatique d'une impressionnante puissance, Bertold Brecht savait d'expérience que les pensées audacieuses ou qui simplement dépassent le sens commun risquent fort d'aller à la casse. Cependant étranger au défaitisme il fait aussi voir qu'au soir de sa vie, sous ses airs dociles, Galilée n'a pas renoncé à faire répandre le fruit de son travail. Cette pièce a visiblement inspiré Eric Ruf dont la mise en scène est un éblouissement. Si au début du spectacle les conversations sur l'infini qui se déroulent dans un lieu clos captivent, la suite tient en haleine. Hervé Pierre, dont le registre est immense, compose un Galilée tantôt haut en couleur, faisant à d'autres moments le dos rond. Une étincelante distribution (Florence Viala, Jean Chevalier, Guillaume Galienne... ) contribue, elle aussi, à la réussite du spectacle dont le décor fait de toiles peintes aux motifs religieux laisse subjugué. On ne saurait, en effet, mieux faire voir l'emprise, en ces temps du catholicisme et la fascination qu'il exerçait. Jusqu'au 21 juillet Comédie-Française Richelieu tél 01 44 58 15 15

dimanche 2 juin 2019

An Irish Story de et avec Kelly Rivière

Seule en scène, Kelly Rivière, comédienne capable de jouer de tous les registres mais qui était jusqu'à présent inconnue du public, fait avec An Irish story un triomphe. Elle y raconte une saga familiale qui débute en Irlande et se poursuit en Angleterre et en France. Venu d'un village irlandais chercher du travail à Londres,Peter O'Farrel, le grand père, eût avec sa femme, Margaret, de nombreux enfants. Ce qui ne l'empêcha pas de prendre la poudre d'escampette. L'ombre de cet événement n'a cessé de peser sur les épaules de sa petite fille qui se mit en tête de retrouver sa trace. Initiative d'autant plus difficile que sa mère se dérobe à ses questions et devient, quand elle insiste, gracieuse comme un fagot d'épines. Elle finit pourtant par la convaincre de l'accompagner sur les lieux où vécut l'aïeul. Les personnages que Kelly croise au cours de cette recherche sont innombrables. Connaissant la force de la dérision, elle compose une foule de réjouissantes silhouettes et passe avec une aisance sidérante d'une langue et d'un accent à l'autre. Son abattage et son talent à jongler avec les situations font merveille. Elle finira par déterrer un secret qui, toute volubile qu'elle soit, la laissera sans voix. En réinventant un pan de l'histoire de sa famille irlandaise, Kelly Rivière nous offre un spectacle plein de bifurcations aussi inattendues que jubilatoires. Jusqu'au 30 juin Théâtre de Belleville tél 01 48 06 72 34

vendredi 24 mai 2019

Cataract Valey d'après Camp Cataract de Jane Bowles

La metteuse en scène et comédienne Marie Rémond ne cesse de se réinventer. Elle a, cette fois, adapté avec Thomas Quillardet "Camp Cataract" de Jane Bowles, immense écrivaine américaine trop peu connue, dont elle tire un spectacle d'une beauté hallucinatoire. Malade des nerfs, Harriet (rôle que s'est réservée Marie Rémond) s'est, comme chaque année retirée quelques temps dans un camp de vacances situé à proximité d'une chute d'eau. Elle y séjourne dans une austère cabane en bois. Ce qui la change du confort désuet de l'appartement qu'elle partage en ville avec ses deux soeurs et le mari de l'une d'entre elle. Sadie, sa soeur célibataire l'abreuve de lettres dans lesquelles elle la prévient contre les dangers venant de l'extérieur et vante la douceur régnant dans leur foyer. On comprend à travers ces lignes qu'elle ne peut se passer de la présence de sa cadette. Il suffit, à la metteuse en scène de décrire un dîner où se trouvent réunis les membres restants de la famille pour comprendre que Sadie, personne sans âge à l'aspect bonnasse, est considérée non seulement comme la bonne à tout faire mais aussi comme une femme à l'esprit dérangé. N'y tenant plus, alors que le médecin a stipulé qu'Harriet ne doit pendant son séjour au loin ne pas recevoir la visite de ses parentes, Sadie se rend dans son havre de paix. La jeune femme qui savourait sa solitude ne sait comment faire face. Si les deux soeurs semblent exsuder le même mal de vivre, elle sont aussi les portraits inversés l'une de l'autre. Alors qu'Harriet est désordonnée et incapable de prendre une décision, Sadie vit accrochée à ses habitudes. Son intrusion dans la région à la nature bruyante où elle croise un marchand de souvenir indien, dont une main qui n'a pas été maquillée lui fait comprendre qu'il se joue des touristes, la trouble au plus profond. Comme Marie Rémond, Caroline Arrouas impose une présence d'une force peu commune. Difficile de ne pas rester admiratif devant la singularité de trait et d'inspiration de cette peinture d'une humanité mal en point. Jusqu'au 15 juin Odéon Berthier 17e tél 01 44 85 40 40

mercredi 22 mai 2019

Les Serge (Gainsbourg point barre) Adaptation et mise en scène Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux

La troupe du Français compte à présent en sont sein quelques jeunes comédiens qui sont aussi des musiciens de haut niveau. Ce que révèle le spectacle-concert à la gloire (le mot n'est pas trop fort) de Serge Gainsbourg concocté et interprété par Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux. Lesquels ont trouvé en Benjamin Lavernhe, Noam Morgenstern, Yoann Gasiorowski et Rebecca Marder des complices rêvés. S'ils nous font réentendre ses chansons dont le charme ne saurait faiblir, ils ont aussi eu à coeur de ranimer ses paroles. Parvenu au faîte de la notoriété, il donna quantité d'entretiens. Si certains d'entre eux sont célèbres parce que parsemés de provocations saignantes,il se montre dans d'autres nettement moins flambard. Il ne cache pas que les gamineries dont il était coutumier l'aidait à endiguer sa mélancolie. Celle à coups sûr (le spectacle n'en fait pas mention) d'un enfant qui porta l'étoile jaune. Par ailleurs il ne cessa, sa carrière durant, d'aiguiser son art. Et l'on prend un plaisir fou à réentendre joué et chanté par les acteurs trentenaires ces pures merveilles que sont Le poinçonneur des Lilas, La javanaise, La noyée et autres compositions marquantes. Pas étonnant que quand il lui arrive de dire qu'il s'est fourvoyé dans la chanson on reste dubitatif... A travers la voix de l'un des acteurs on entend Jane Birkin, longtemps sa compagne, se rappeler combien elle aimait que celui qu'on surnommait l'homme à la tête de chou tant sa gueule était éloignée des canons de la beauté, être seule à voir combien il était séduisant. Ses conquêtes furent en réalité si nombreuses qu'on peut supposer que ses multiples qualités dont celle d'avoir l'esprit irrévérencieux, le goût de la bamboche et de ne pas se prendre au sérieux ont sacrément joué en sa faveur. Lorsque la représentation s'achève les spectateurs n'ont pas l'eau à la bouche (titre de l'un de ses premiers succés) mais le sourire aux lèvres. Jusqu'au 30 juin Studio de la Comédie-Française tél 01 44 58 15 15

dimanche 19 mai 2019

Opening night d'après le scénario de John Cassavetes

Il est aujourd'hui fréquent de porter à la scène des oeuvres cinématographiques majeures. Le résultat est rarement au niveau du film. Il en va autrement ici. Le metteur en scène Cyril Teste ne s'est attaché qu'à quelques scènes cruciales. On n'assiste pas à celle en extérieur où une une jeune fan s'adresse avec une enthousiasme excessif à Myrtle Gordon, l'actrice de théâtre qu'elle révère. Peu après l'adolescente est fauchée par une voiture. Si à cette nouvelle la comédienne est plongée dans une mélancolie ravageuse c'est qu'elle a le sentiment que c'est sa propre jeunesse qui a été fracassée. Ce que fait superbement ressentir Isabelle Adjani, actrice qui sait mieux que personne jouer la vulnérabilité. Comme elle saura tout au long du spectacle exprimer son inextinguible besoin d'amour. Myrtle ne semble avoir accepté son rôle que dans le but que son partenaire(Frédéric Pierrot), l'homme qu'elle n'a cessé de chérir, soit remis en selle. Ce que celui-ci lui fait payer cher. Ce personnage d'une femme qui n'a avec elle - même que des liens fantomatiques, Cyril Teste l'emmène à des hauteurs vertigineuses. Vidéaste aussi inventif qu'inspiré, il traque ses comédiens (dont Morgan Lloyd à qui échoit le rôle du metteur en scène) à la fois sur l'écran et sur le plateau. Le résultat est à la hauteur de notre désir de revoir Adjani dans un personnage aussi puissant que ceux qui ont jadis fait sa renommée. Jusqu'au 26 mai Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07 34 50