jeudi 25 mai 2017

Des hommes en devenir d'après Bruce Machart

Sur un plateau baigné de pénombre six hommes perclus de solitude viennent successivement raconter des pans de leur vie grosse de désastres. L'un affronte l'imminence d'une disparition, le nourrisson d'un autre est mort né, un troisième n'a plus touché une femme depuis douze ans... Ecrivain texan issu d'une famille d'agriculteurs, Bruce Machart a visiblement côtoyer des êtres que des événements traumatiques ont plongés dans une douleur sans fond. Il a, semble t'il, le sentiment qu'en leur donnant la parole il leur permet de mettre leur chagrin à légère distance. Le metteur en scène Emmanuel Meirieu a l'art peu commun de porter à la scène, en en conservant la puissance, des romans d'auteurs justement réputés. Ce qu'il a fait avec Russel Bank dont il a monté De beaux lendemains et avec Sorj Chalandon dont il a tiré de Mon traitre un spectacle remarquable. Bien que le climat qui se dégage de la représentation soit anxiogène, on ne peut qu'être épaté par la force de la mise en scène et du jeu des comédiens que des vidéos font parfois apparaître en gros plan. La virtuosité dont fait preuve dans ses compositions Xavier Gallais est connue. Elle est ici encore plus impressionnante que d'ordinaire. Jérôme Kircher fait, lui, de l'aide soignant qu'il incarne un homme dont l'humanité et le calme qu'il conserve dans les situations les plus insoutenables nous remue au plus profond.Toute aussi prodigieuse est l'interprétation de Jérôme Derre qui travailla fréquemment sous la direction avertie de Chantal Morel. Un spectacle dont on sort sonné mais qu'on aurait tort de ne pas recommander. Jusqu'au 10 juin Théâtre Paris-Villete tél 01 40 03 72 23

vendredi 19 mai 2017

Histoire du soldat de Ramuz et Stavinsky

De l'amitié de Stravinsky et de l'écrivain Ramuz est né en 1918, cette "Histoire du soldat" qui mêle à une oeuvre musicale de toute beauté un récit chimérique né du souvenir tout proche de la Grande Guerre. Si le résultat de leur collaboration est fréquemment monté le metteur en scène Stéphan Druet est sans doute le premier à avoir l'audace de ne pas faire appel à un récitant pour raconter l'étrange aventure du soldat mais de la faire jouer par des comédiens. Alors que les 7 musiciens qui appartiennent à un orchestre d'insertion d'interprètes de haut niveau jouent en direct sur une scène minuscule, le candide soldat qui rentre chez lui en permission croise la route d'un véritable ordonnateur d'illusions qui n'est autre que le diable. Celui-ci propose au soldat de lui vendre son violon - autrement dit son âme - contre un livre qui prédit l'avenir et le rendra riche. Le garçon cède et après avoir connu quelques jours de félicité ira, malgré d'éblouissantes rencontres, de déconvenues en déconvenues. Au pays de son passé il passe inaperçu et malgré son nouveau et enviable statut n'arrivera jamais à retrouver sa mère. Ses doléances outragées amusent l'être maléfique qui l'a circonvenu. Si les musiciens jouent avec grâce de leur instrument Claude Aufaure, lecteur du texte joue du sien d'instrument, c'est-à dire de sa voix, avec un métier et un talent prodigieux. Licinio Da Silva compose un être maléfique singulièrement réjouissant. Quant au choix de Fabian Wolfrom pour jouer le soldat, il est, lui aussi, particulièrement heureux. On l'a compris : passionnés de théâtre comme fans de Stavinsky sont à la fête. Jusqu'au 16 juillet Théâtre de Poche Montparnasse tél 01 45 44 50 21

lundi 8 mai 2017

Le testament de Marie de Colm Toibin. Mise en scène Deborah Warner

Le contraste entre la vierge en majesté qui trône au centre d'une scénographie de toute beauté et le corps allongé et recouvert d'un tissu de Marie est sidérant. A l'instant où le spectacle débute elle émerge d'un cauchemar. Son esprit d'emblée reprend le fil. Si elle raconte quelques étapes du parcours de son enfant qui était, dit-elle, entourée d'une bande de désaxés et qui, exemple même du fils prodige, quitta son foyer deux ans plus tôt, elle est aussi hantée par la vision d'un être maléfique. Un homme qui introduit dans une cage à lapins un animal qui les met en pièces. Cet être qui semble trouver du plaisir à assister à des supplices évoque le calvaire auquel fut condamné son fils mais aussi le danger qui la menace elle. Les mots bruissent dans la tête de Marie qui n'a rien d'une sainte mais tout d'une mère dont le fils s'est carapaté. Elle même abandonnera ce fils avant qu'il n'expie. Nous voilà loin de l'imagerie pieuse, du mythe forgé par les apôtres.L'auteur irlandais Colm Toibin a écrit une oeuvre résolument laïque. Marie relate par le menu la résurrection de Lazarre mais ne s'attarde pas sur l'aspect miraculeux de l'événement. Qu'il ait été considéré comme le roi des juifs ou le fils de dieu apparaît à la femme déspiritualisée qu'elle est totalement incongru. Elle ne croit pas, comme son entourage d'exaltés, que les dons dont il est pourvu soient le signe d'une ferveur messianique. Deborah Warner qui met la pièce en scène a entre autres talents celui de pousser les comédiens au meilleur d'eux-même. Comme dans Maison de poupée d'Ibsen qu'elle joua il a vingt ans sous sa direction, Dominique Blanc déploie une gamme infinie de nuances. Seule en scène sous les lumières somptueuses de Jean Kahlman, elle interprète de façon souveraine une femme débordée par son destin. Jusqu'au 3 juin Comédie Française au Théâtre de l'Odéon Tél 01 44 85 40 40

mardi 2 mai 2017

L'abattage rituel de Gorge Mastromas de Denis Kelly

Après avoir mis en scène des pièces de Marius Von Mayenburg, figure de pointe du jeune théâtre germanique, Maïa Sandoz se confronte aujourd'hui au scénariste et dramaturge Dennis Kelly dont l'oeuvre relève de la tradition britannique de la satire sociale. Gorge, le personnage dont on suit la trajectoire, est un enfant quasi modèle. Difficile de savoir si ses comportements sont d'un môme gentil ou lâche. Ses prudences semblent au fil du temps de plus en plus calibrées. La vingtaine atteinte, il joue un tour de cochon à son patron et se jette, ce faisant, dans la gueule du système. Devenu expert en techniques managériales, il s'approprie par des moyens qu'on ne qualifiera pas de recommandables tout ce qui lui fait envie. A la fin de sa vie il est devenu un homme corrompu, fortuné et solitaire. C'est alors qu'il reçoit une étrange visite. L'auteur a l'habileté de montrer comment le goût du gain infiltre insidieusement la conscience. C'est avec adresse qu'il restitue la texture de l'époque. Riche de saynètes saugrenues, la première partie du spectacle est délectable, la suite un peu moins convaincante. La faute sans doute à l'écrivain qui multiplie les ellipses et n'évite pas toujours les clichés. La choix de la distribution est, en revanche, heureux qui réunit 7 comédiens (Adèle Haenel, Aurélie Vérillon, Paul Moulin, Serge Blavan, Gilles Nicolas, Maxime Coggio et Christophe Danvin) Jusqu'au 5 mai Manufacture des Oeillets Tél 01 43 90 11 11

jeudi 27 avril 2017

Erich Von Stroheim de Christophe Pellet

Stanislas Nordey se lance sans cesse de nouveaux défis artistiques. On lui doit la découverte de nombreux auteurs dramatiques d'une singularité incontestable. Longtemps il apparut comme un comédien hors pairs. Ses mises en scène, à l'exception de quelques unes dont celles d'oeuvres de Pasolini, étaient en revanche figées. Les comédiens plus que de les jouer proféraient leurs textes. On assiste aujourd'hui au phénomène inverse. Sa présence forcenée et son jeu étudié dans Baal de Bertold Brecht que monte Christine Le Tailleur ne convainc pas. Sa mise en scène de la pièce de Christophe Pellet est, au contraire, d'une intensité envoutante. Deux hommes et une femme occupent le plateau.L'un des hommes vend son corps. Il sait que l'âge n'est pas à prendre à la légère, que lorsque son corps sera dans peu d'années décati, il ne saura comment survivre. L'autre dont la nudité évoque une statue grecque semble n'avoir aucune prise sur sa vie. La femme semble, elle, taillée dans le roc. Elle décide de tout mais n'a jamais qu'une vingtaine de minutes à consacrer aux deux hommes à qui la lie des arrangements opaques. Les femmes dans le théâtre de Christophe Pellet mènent le monde. Ses mots, comme les plans des films d'Erich Von Troheim, astre noir du cinéma muet, sont chargés de dynamite. C'est à travers une mise en scène qu'on ose qualifier de lyrique que Nordey aborde cette oeuvre d'un écrivain - auquel il se mesure pour la deuxième fois - dont il souligne, ce faisant, l'importance. Si les comédiens tirent tous trois leur épingle du jeu, on reste surtout impressionné par la prestation de Thomas Gonzalès qui, tout du long dans le plus simple appareil, nous rappelle la fragilité de notre condition. Jusqu'au 21 mai Théâtre du Rond Point. tél O1 44 95 98 21

mardi 25 avril 2017

Votre maman de Jean-Claude Grumberg

Atteinte de la maladie d'Alzeimer la maman d'un fils qui lui rend de fréquentes visites finit ses jours dans une maison de retraite médicalisée. Le début de la représentation est assaisonnée de scènes absurdes. Le directeur du lieu se plaint au fils des comportements souvent agressifs de sa mère. Le fils joue les étonnés. Arrive celle dont l'esprit dérive et qui se montre d'une impertinence décapante. Elle prend ou feint de prendre le directeur pour son fils. On retrouve là le sens aigu de la dérision de Jean-Claude Grumberg. L'action se tend lorsque s'adressant une fois encore au fils le responsable de la maison lui apprend que sa maman a disparue. Hors de lui, le fils l'envoie dinguer. C'est qu'il sait que si la conscience de sa mère s'en est allée, sa douleur n'a jamais désarmée. Rescapée d'un camp d'extermination, elle ne put jamais chasser les images horrifiantes, dont celle de sa mère qui y périt, maraudant sans cesse dans sa mémoire. L'auteur dont le père fut déporté tient, avant que les dernières voix ne se taisent, à rappeler le calvaire de ceux qui virent disparaître leurs proches. Le metteur en scène Charles Tordjman, familier de l'oeuvre de Grumberg, joue sur du velours en engageant une comédienne d'un talent aussi fou que Catherine Hiégel. Laquelle est entourée de Bruno Putzulu et de Philippe Fretun, deux interprètes de la même trempe qu'elle. Un spectacle qu'on quitte à la fois retourné et diverti. Théâtre de l'Atelier. Tél 01 46 06 49 24

vendredi 21 avril 2017

La chose commune de David Lescot et de Emmanuel Bex

David Lescot est comme à son habitude à la fois auteur et metteur en scène de ce spectacle qui ravive avec vigueur le souvenir de La Commune. Il s'est cette fois associé au compositeur et jazzman Emmanuel Bex. De leur collaboration est née une sorte de cabaret où la pulsation rythmique propre au jazz accompagne les mots. Tout du long des musicos jouent d'un instrument de musique ou même de plusieurs. Comble de bonheur : la chanteuse Elise Caron interprète d'éclatante façon des chansons aimées des Communards et de leurs sympathisants. Au début David Lescot raconte, en promeneur curieux, la première journée - le 18 mars 1871 - des événements. Suivent une chanson engagée créée par le slammeur Mike Ladd puis le récit fait par la chanteuse de la participation à l'insurrection d'Elisabeth Dmitrieff, une révolutionnaire russe au destin romanesque qui s'illustra à cette période en organisant le combat des femmes. L'auteur a utilisé d'innombrables documents tels que le mémorable éditorial de l'écrivain Jules Vallès dans le Cri du peuple dont il était le rédacteur en chef et un poème de Verlaine sur Louise Michel que peu connaissent. La représentation rappelle combien cette période fut riche de projets qui auraient permis aux damnés de la société et donc du progrès d'obtenir des droits. Il serait aujourd'hui, dans notre société convertie au néo-libéralisme, d'une extrême utilité d'aller puiser dans le fourmillement d'idées qui alors jaillirent. Le mouvement fut, on le sait, réprimé au cours de la semaine sanglante où les Communards furent abattus ou déportés par l'armée de Versailles. Véritable aventure créatrice, "La chose commune" se déroule dans un décor de music-hall d'antan. Ce qui ajoute à son charme. Jusqu'au 29 avril Théâtre de La Ville-Espace Cardin tél 01 42 74 22 77