vendredi 23 juin 2017

Richard III de William Shakespeare

A une époque où des responsables politiques prennent de plus en plus de liberté avec la vérité, on conçoit qu'il soit pour de nombreux metteurs en scène tentant de se confronté à Richard III de Shakespeare. Metteur en scène d'une virtuosité quasi sans égale Thomas Ostermeier tire de cette pièce parmi les plus célèbres un spectacle qui secoue. Même s'il ne convainc pas de bout en bout. Lars Eidinger, comédien dont on a fréquemment apprécié l'exceptionnel talent incarne un prince puis roi qui masque sa dangerosité sous des aspects bouffons. Il prend un plaisir manifeste à bruyamment se moucher et à bâfrer les plats qui lui sont servis. Du coup il incarne le dérèglement du pouvoir à la manière d'Ubu. Comme chez de nombreux personnages de Shakespeare l'engagement moral lui est étranger. Le problème est que ce plaideur averti de sa bonne foi alors qu'il n'est qu'intrigues retorses et desseins criminels fait plus souvent rire qu'il ne terrifie. Son rôle est tellement prééminent et sa composition si haute en couleurs que ses partenaires semblent faire de la figuration.La traduction limpide de Marius von Mayenburg et surtout la scène finale d'une audace et d'une splendeur sidérantes finissent par laisser de ce spectacle pourtant imparfait une impression d'une rare puissance. Jusqu'au 29 juin Odéon - Théâtre de l'Europe tél01 444 85 40 40

mercredi 14 juin 2017

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Rares sont les spectacles qui nous hypnotisent autant que cette adaptation réalisée par Sylvain Maurice de l'ouvrage déjà renommé de Maylis de Kerangal. Se gardant de tout sentimentalisme, l'auteur détaille dans un style vif et précis la mort accidentelle d'un garçon de 19 ans.La greffe de son coeur permettrait de sauver la vie d'une autre personne. Les parents, qui au départ éperdus de chagrin s'insurgent, sont relayés par des membres du corps médical qui se montrent furieusement efficaces. L'écrivain, qui a le sens du trait, évoque sans s'y attarder les caractéristiques de ces personnages d'une compétence hors pair. Comédien qui ne cesse artistiquement de grandir, Vincent Dissez, debout sur un tapis roulant sur lequel il esquisse quelques pas de danse, prend les voix des différents protagonistes. Juché sur le haut du décor en forme de tombeau imaginé par Eric Soyer, le talentueux compositeur et musicien Joachim Latarjet accompagne de bout en bout ce voyage du pire à l'espoir. L'entremêlement des paroles et des sons est on ne peut plus heureux. En un temps où les raisons de s'affliger sont si fortes ce spectacle rappelle, comme le livre dont il est issu, qu'il est des progrès qui sont source de vie. Il est peu de représentation qui, comme celle-ci, nous fait ressentir les pulsations du temps. Elle mérite amplement la découverte. Jusqu'au 24 juin Théâtre des Abbesses tél 01 42 74 22 77

lundi 12 juin 2017

Jan Karski (mon nom est une fiction) de Yannick Haenel

Si l'ouvrage de Yannick Haenel est d'une force qui défie l'entendement c'est qu'il s'inspire du rapport explosif écrit par Jan Karski. Agent de liaison entre la résistance polonaise et le gouvernement en exil de son pays, il se rendit - sur la demande de deux responsables qui espéraient que son témoignage sauverait ce qui restait des leurs - deux fois dans le ghetto de Varsovie où il assista à des scènes d'une horreur inconcevable. Ceux qui n'avaient pas encore été envoyés dans les camps d'exterminations étaient des morts vivants à la merci des patrouilles de jeunes soldats nazis qui prenaient plaisir à les tirer comme des lapins. Sa visite dans un camp où ils étaient traités avec une férocité inouïe par des hommes exercés à l'insensibilité avant d'être entassés dans des wagons plombés dans lesquels on les laissa mourir de faim, l'empêcha jusqu'à son dernier jour de trouver le sommeil. Comédien investi dans son rôle avec une ferveur confondante, Laurent Poitrenaud raconte les vains effort que fit Karski pour faire savoir aux dirigeant politiques anglais et américains que l'extermination des juifs d'Europe était en cours. Roosevelt refusa d'y croire ou plutôt fit mine de refuser d'y croire.Il était en réalité passé maître dans l'art de l'esquive et les suppliques des deux hommes qui avaient pris contact avec Karski restèrent lettres mortes. Dans le temps suspendu de la représentation que met fiévreusement en scène Arthur Nauziciel on redécouvre, comme le firent ceux qui connurent cette période, que le fond de bestialité que des siècles de savoir vivre avaient refoulés ressurgit avec une sidérante facilité. Pas étonnant que Karski baigna tout le reste de sa vie (il mourut en 2000) dans le noir de ce temps. Ajoutons que la voix de Marthe Keller qui accompagne tout du long le spectacle rappelle qu'il est des êtres qui ne cèdent jamais au pire. Jusqu'au 18 juin Théâtre National de la Colline tél O1 44 62 52 52

samedi 10 juin 2017

Art de Yasmina Reza

La pièce de Yasmina Reza connut il y a quelques années un tonitruant succès. Grâce surtout à l'interprétation de Fabrice Lucchini, Pierre Arditi et Pierre Vaneck qu'avaient mis en scène Patrice Kerbrat. D'autres pays s'en entichèrent à leur tour. Aujourd'hui, qu'elle apparaît pour ce qu'elle est, c'est à dire une oeuvre de boulevard intelligemment troussée, c'est heureusement des comédiens de la troupe Belge TG STAN et néerlandaise Dood Paard, qui s'en emparent. Pratiquant avec talent la dérision les membres de ces troupes dynamisent la pièce. Un homme fortuné a acheté un tableau entièrement blanc pour une somme rondelette. L'un de ses amis, rebelle aux modes, ne se prive pas de lui dire combien il trouve le tableau merdique. Yvan, un de leurs amis communs a, lui, des convictions malléables. Ce qui lui vaut d'être la cible des sarcasmes de ses deux compères.Le ton n'arrête de monter. Le temps ne favorisant pas nécessairement les amitiés celle qui lie les trois hommes semble sur le point d'imploser. Mais la raison teintée d'humour l'emportera. La passe dangereuse que les trois hommes ont traversées aura néanmoins révéler la complexité et la fragilité des relations humaines. Les comédiens n'ont, c'est une chance, pas l'esprit de sérieux. Leur jeu farfelu et leurs fréquentes adresses au public mettent le public en joie. Jusqu'au 30 juin Théâtre de la Bastille tél 01 43 57 42 14

vendredi 2 juin 2017

Boxe Boxe dirigé et chorégraphié par Mourad Merzouki

Mourad Merzouki n'a de cesse de donner de l'ampleur à Boxe Boxe qu'il créa en 2010. Il a cette fois convié le quatuor à cordes Debussy à participer à l'aventure. Sa présence, au départ dans l'obscurité, rend les combats que se livrent les huit danseurs particulièrement gracieux. D'autant qu'ils boxent dans le vide et se livrent à des exploits d'une beauté à couper le souffle. La drôlerie de certaines séquences - notamment celles où l'arbitre (Dieguiho) se livre à d'inimaginables acrobaties - rappellent les affrontements de Laurel et Hardy ou la présence sur le ring face à un colosse du fluet Charlie Chaplin. Mais loin d'être constamment burlesque le spectacle engendre parfois de la mélancolie. En particulier au cours du solo sublimement interprété par Teddy Verardo alors que les musiciens jouent La jeune fille et la mort de Schubert. Au confluent du hip-hop et de la danse contemporaine Boxe Boxe est à sa façon un témoignage sur notre époque. Une représentation dont on sort heureux. Jusqu'au 18 juin Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21

samedi 27 mai 2017

Une vie de Pascal Rambert

Bizarre que des journalistes de théâtre que je considères parmi les plus éclairés n'aient pas de phrases assez louangeuses pour parler d'Une vie qu'a écrit et mis en scène Pascal Rambert. Il s'agit, à l'inverse, pour moi, d'un ramassis de clichés enrobés dans une langue boursouflée. Un spectacle qui loin d'exciter la réflexion la comprime. En dépit de la présence de comédiens aussi balèzes et subtils que Denis Podalydès, Hervé Pierre, Cécile Brune, Jennifer Decker et Pierre-Louis Calixte ce cheminement dans le labyrinthe du passé d'un artiste m'est apparu dénué de la moindre grâce.Comédie Française/Vieux Colombier tél 01 44 39 87 00

jeudi 25 mai 2017

Des hommes en devenir d'après Bruce Machart

Sur un plateau baigné de pénombre six hommes perclus de solitude viennent successivement raconter des pans de leur vie grosse de désastres. L'un affronte l'imminence d'une disparition, le nourrisson d'un autre est mort né, un troisième n'a plus touché une femme depuis douze ans... Ecrivain texan issu d'une famille d'agriculteurs, Bruce Machart a visiblement côtoyer des êtres que des événements traumatiques ont plongés dans une douleur sans fond. Il a, semble t'il, le sentiment qu'en leur donnant la parole il leur permet de mettre leur chagrin à légère distance. Le metteur en scène Emmanuel Meirieu a l'art peu commun de porter à la scène, en en conservant la puissance, des romans d'auteurs justement réputés. Ce qu'il a fait avec Russel Bank dont il a monté De beaux lendemains et avec Sorj Chalandon dont il a tiré de Mon traitre un spectacle remarquable. Bien que le climat qui se dégage de la représentation soit anxiogène, on ne peut qu'être épaté par la force de la mise en scène et du jeu des comédiens que des vidéos font parfois apparaître en gros plan. La virtuosité dont fait preuve dans ses compositions Xavier Gallais est connue. Elle est ici encore plus impressionnante que d'ordinaire. Jérôme Kircher fait, lui, de l'aide soignant qu'il incarne un homme dont l'humanité et le calme qu'il conserve dans les situations les plus insoutenables nous remue au plus profond.Toute aussi prodigieuse est l'interprétation de Jérôme Derre qui travailla fréquemment sous la direction avertie de Chantal Morel. Un spectacle dont on sort sonné mais qu'on aurait tort de ne pas recommander. Jusqu'au 10 juin Théâtre Paris-Villete tél 01 40 03 72 23