dimanche 19 janvier 2020

Le reste vous le connnaissez par le cinéma. Texte de Martin Crimp

Le dramaturge britannique Martin Crimp a adapté avec succés de nombreuses pièces du répertoire classique. Il a cette fois reécrit Les Phéniciennes d'Euripide. Le choeur présent tout au long de la représentation est joué par des adolescentes (sans expérience du théâtre)  qui deviennent les témoins actifs mais impuissants  de la rivalité qui oppose Etéocle et Polynice, les fils et frères d'Oedipe qui tous deux veulent règner sur Thèbes et finissent par  s'entretuer. Jocaste, leur mère et soeur, ne pouvant  empêcher le triomphe des pulsions homicides des deux hommes mettra fin à ses jours. Oedipe qui s'y connaît en matière de malheur offre ses services à Créon, son beau frère et désormais roi lequel non seulement les refuse mais chasse celui qu'il considère comme le responsable des séismes qui ont frappés sa famille. Le metteur en scène et scénographe Daniel Jeanneteau a porté le spectacle à des cimes rarement atteintes.Il s'est entouré de comédiens dont la présence en impose. Dominique Reymond est une Jocaste qui lorsqu'elle constate que ses fils sont incapables d'entendre raison a les  traits chavirés d'une angoisse que  seules peut exprimer  les grandes tragédiennes.  Acteur d'une  impressionnante étrangeté, Axel Bogousslavsky évoque en jouant  le prédicateur   Tirésias,  ces personnages droits issus des mythologies fondatrices. Si l'on ajoute que la traduction de Philippe Djian, complice habituel de Martin Crimp, est d'une remarquable clarté on comprendra que ce spectacle est de ceux qui valent d'être découvert. Jusqu'au 1er février T2G Théâtre de Genevilliers Tél 01 41 32 26 10

samedi 11 janvier 2020

Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin

Arnaud Desplechin et Julie Deliquet, qui a adapté pour la scène le scénario de son film Un conte de Noël, partagent une fascination mêlée de répulsion pour les familles affectées pour les cahots du passé. Noël s'annonçant Junon, la mère menacée par un cancer et Abel, le père, teinturier passionné de philosophie qui se tient à l'écart des dissensions qui alourdissent la vie des siens, accueillent leur progéniture. L'arrivée impromptues d'Henri, le fils cadet, accompagné de Faunia, sa dernière conquête, va mettre le feu aux poudres. C'est qu'Elisabeth, la fille ainée qui a assis son influence sur la maisonnée, a depuis des années mis Henri au ban de la tribu. Ses constantes provocations la mettent hors d'elle. Elle considère en outre que la carrière de son jeune frère ne fut riche qu'en malversations. Mère d'un fils qui fait de fréquents séjours en hôpital psychiatrique, elle déploie, pour veiller sur lui  des efforts permanents. La tension est d'autant plus vive qu'il faut trouver un membre de la famille apte à donner à  la mère, de la moelle épinière. Seuls sont compatibles avec la sienne, celle d' Henri, le fils que la mère avoue n'avoir jamais aimé et de Paul, son petit-fils psychiquement en piètre état. Bien que la densité du propos suscite le malaise l'ironie tantôt insolite, tantôt fielleuse  est tout du long de la partie. Fiona qui affirme qu'elle a  toujours gardé des distances avec sa propre famille se retrouve à l'épicentre d'un conflit clanique dont les membres étaient pour elles de parfaits étrangers. Lorsque franche du collier, elle demande à Junon pourquoi elle manifeste peu de sympathie à Sylvia, l'épouse d'Ivan l'aîné des garçons, la mère ne se laisse pas démontée et lui rétorque qu'elle ne peut  lui pardonner de lui avoir pris son fils préféré. Si elle se montre au contraire accueillante avec elle  cette femme qui ne mâche pas ses mots lui dit tout de go que c'est pour la stupéfiante raison qu'elle vit avec le fils qu'elle ne peut pas saquer... Le spectacle est constellé de scènes d'un charme auquel on ne peut que céder. Ainsi le banquet où les convives jouent des moments d'une cruauté hallucinante de Titus Andronicus et celles où ce ne sont pas les antagonismes qui refont surface mais des amours qui semblaient mortes. Si Julie Deliquet emporte le morceau c'est aussi parce que sa sureté dans le choix et dans la direction d'acteurs est prodigieuse. Marie-Christine Orry, Jean-Marie Winling, Stephen Butel, Jean-Christophe Laurier, Hélène Vivies et  leurs nombreux partenaires nous coupent, à plus d'une reprise, le souffle. Dans le cadre du Festival d'Automne Jusqu'au 2 février Odéon- Ateliers Berthier 17e tél 01 44 85 40 40

mercredi 8 janvier 2020

Du ciel tombainent des animaux de Caryl Churchill

Mal connue en France, Carryl Churchill jouit en Angleterre d'une flatteuse réputation. Alors qu'elles prennent le thé dans un jardin trois femmes mûres  sont rejointes par une nouvelle voisine. Les discussions vont bon train. On évoque les changements survenus dans le quartier, les commerçants qui ont mis la clé sous la porte, les programmes télé La nouvelle venue fréquemment se lève pour souligner l'inexorable dérèglement  du monde économique et climatique. Elle en arrive à annoncer l'arrivée de conseillers en chagrin. Ce personnage c'est Dominique Valadié qui, lorsqu'elle jouait des pièces d'Edward Bond sous la direction d'Alain Françon, a maintes fois tenu des propos apocalyptiques. Ses voisines ne semblent guère s'émouvoir de ces sorties d'une violence volcanique. Elles n'échangent pas pour autant que des banalités. On apprend ainsi que l'une d'entre elles, coiffeuse de son état, a connue , après avoir poignardé son mari, six ans de détention. Etait elle éméchée lorsqu'elle a accompli ce geste?  Les discussions sont amorcées mais s'arrêtent en chemin. Ce qui n'empêchent ces dames  de s'envoyer des piques. Lesquelles ne sont généralement pas relevées. C'est que dans cette Angletterre qu'a connue l'écrivaine, qui a aujourd'hui 80 ans,  on s'abstient de pousser le trait. Dominique Valadié, Charlotte Clamens, Geneviève Mnich et Daniè Lebrun forment un quatuor dont la présence en impose. Marc Paquien, un de nos metteurs en scène les plus avides de faire connaître des auteurs d'importance  restés dans l'ombre a dirigés ses comédiennes avec une subtilité peu courante.  De la rencontre d'autant de talents divers est né un spectacle aussi bref (une heure)  que substantiel. Jusqu'au 2 février Théâtre du Rond-Point tél O1 44 95 98 21

dimanche 22 décembre 2019

Au café Maupassant

Portraitiste d'une incomparable  finesse, Maupassant  sut d'une plume mordante dépeindre les bourgeois, mariniers, paysans, catins, hommes entretenus  et piliers de bars qu'il côtoya.  Marie-Louise Bischoferger a eu l'heureuse idée de transformer la salle de théâtre en café où des hommes et des femmes installés au milieu du public  incarnent les personnages de quelques nouvelles laissées par l'auteur. Un homme au moral en berne  qui y passe ses jours et ses soirées  a, comme le constate un de ses amis de jeunesse qu'il avait perdu de vue, le gosier en pente. Entre deux pintes de bière, il lui raconte un souvenir de son enfance de châtelain  dont la violence l'a marqué au fer rouge.  Son interlocuteur, un écrivain,  y va, à son tour, d'un récit stupéfiant de dureté. Les personnages en sont des pêcheurs en mer.  Le propriétaire prés de ses sous d'un chalutier préfère  voir son cadet perdre un bras plutôt que de se résoudre à ce que son bien soit endommagé. D'autres scènes sont, elles, d'une cocasserie achevée.  Une femme que son mari a abondamment trompé a pour elle un retour de flamme. Fine mouche, la dame consent à lui céder mais cela au même tarif que celui qu'il versait à ses cocotes. L'époux qui trouve la demande de sa légitime inconvenante finit par lui céder d'autant qu'il est émoustillé par la découverte  que celle dont il partageait quelque peu la vie est une redoutable manoeuvrière qui pourrait en remontrer à ses maîtresses. Ce spectacle qui change sans cesse  de cap est joué de façon éblouissante par Hélène Alexandridis, Dominic Gould et Charlie Nelson qu'entourent un pianiste et deux comédiens qui défendent avec humour des rôles de second plan. Jusqu'au 12 janvier Les vendredis, samedis et dimanche Théâtre de Poche Montparnasse tél 01 45 44 50 21

samedi 14 décembre 2019

Une femme se déplace. de David Lescot

Assurément le plus prolifique des auteurs et metteurs en scènes de théâtre  français et ennemi déclaré du divertissement bourgeois, David Lescot ne cesse d'élargir son registre. Il a, cette fois échafauder une comédie musicale crépitante d'inventions. Le spectacle regorge d'emblée de surprenantes trouvailles. Telle celle de l'ouverture où Georgia (la sublime comédienne-chanteuse Ludmilla Dabo),  déjeune avec une amie dans un restaurant à concept. Ce qui signifie que la nourriture y est insipide mais vantée par des serveurs qui se déplacent en chaloupant.  Une fois que Georgia, prof de littérature à l'université, mariée à un homme tout ce qu'il y a d'enviable, mère de deux enfants aura dit sa conviction  d'être née sous une bonne étoile, le ciel lui tombe sur la tête. Une série de coups de téléphone l'avertissent de catastrophes de plus en plus insoutenables. Perdant les pédales, elle branche son téléphone sur le brusimateur de table et se retrouve voguant dans le temps. Elle se retrouve ensuite dans le restaurant du début et est abordée par une femme qui soutient avoir eu une expérience semblable à la sienne. Georgia accepte de retenter l'expérience et découvre des moments de sa vie qu'elle ne soupçonnait pas. Pour la plupart  plus hasardeux que ceux qu'elle a vécu. L'écriture tourbillonnante de David Lescot entraîne le spectateur dans des situations d'une totale incongruité. C'est ainsi que la fille, encore gamine,  de Georgia surgit recouverte de pied en cap d'un voile noir. Ce retour de la religion dans une époque qui en est menacée en dit long sur les temps de confusion dans lesquels on baigne; Mais l'auteur se délecte à opérer des glissements. A des scènes glaçantes succèdent des danses échevelées et  des chants où à travers des gospels et des morceaux de jazz,  nous entraînant dans son sillage Georgia retrouve son tonus. Ce qui lui apparaissait comme d'irrémédiables désastres deviennent des incident sans grande importance. Menée avec un enthousiasme communicatif, la troupe mérite un coup de chapeau collectif. David Lescot a aussi repris "Portrait de Ludmila en Nina Simone" avec lequel il rencontra la saison dernière un beau succès. Née dans une famille dans le besoin de Caroline du Nord, la chanteuse  à l'abatage vocal éblouissant  devint, bien que noire, une star. Plus tard elle fut une figure de la lutte des droits civique. David Lescot s'entretient avec Ludmila Dabo  qui constate, sans qu'on s'en étonne, que le racisme est inéluctablement renaissant.  Peu à peu nous avons à travers elle le sentiment que c'est Nina Simone qui s'exprime. Jusqu'au 21 décembre Théâtre de la Ville - Les Abbesses tél 01 42 74 22 77

dimanche 8 décembre 2019

Bajazet d'après Racine

Il y a un bout de temps Frank Castorf montait des spectacles d'une amplitude ahurissante. Quand on découvrit Les démons d'après Dostoïevski et Les mains sales de Sartre on était persuadé qu'il allait enrichir  l'art théâtral. Cet engouement fut de courte durée. Il s'est en effet pris de passion pour la vidéo dont ses spectacles sont abreuvés. Il n'était néanmoins jamais tombé  aussi bas qu'avec ce Bajazet où l'on cherche en vain t(sauf au cours d'une scène) trace de Racine. Il a aussi convoqué Antonin Artaud dont ne subsistent  que quelques vociférations. On  ne peut aussi que regretter que la comédienne Jeanne Balibar dont on aime (ou pas) la sophistication gravite dans ce monde où il lui faut se monter nue et  prendre des attitudes obscènes.  La  représentation n'est que criailleries, tombereau d'images vidéos et comédiens dans le plus simple appareil. Cette surenchère d'effets fait rapidement tomber le spectacle dans un rebutant grotesque.  Pas étonnant qu'à l'entracte beaucoup de spectateurs prenne leurs jambes à leur cou. Castorf n'est visiblement plus dans la course. Saura-t-il  reprendre pied? Pas sûr. Jusqu'au 10 novembre Dans le cadre du Festival d'automne MC93 Bobigny tél  01 41 60 72 72

vendredi 6 décembre 2019

La conférence des objets Texte et mise enscène Christiane Montalbetti

Quand le chat n'est pas là les souris dansent. Dans le cas présent c'est quand la maîtresse des lieux est absente que les objets se mettent à parler. Chacun de  ces objets à une histoire, un passé. Pour les imaginer Christiane Montabelti a demandé aux cinq comédiens (Hervé Pierre, Claude Mathieu, Bakary Sangaré, Pierre-Louis Calixte et Anna Cervinka),  qui se prêtent au jeu, quel est leur objet fétiche et les raisons de cette préférence.  Dès ce moment elle a écrit les monologues mais aussi les dialogues qui seront les leurs. Arès avoir songé à créer un front de liberté des objets, ils se sont calmés.  Certains reconnaissent qu'ils sont bichonnés, d'autres évoquent leur peur d'être un jour abandonnés. Il en est même un qui admet qu'il est des objets qui peuvent être meurtriers. D'aucuns rêvent d'être un  objet différent. Ainsi celle qui est une boîte à couture aurait-elle  préféré connaître le sort  d'une boîte à dessins.  Ils en arrivent  peu à peu à évoquer notre cécité les concernant. Mais quand la propriétaire du lieu apparaît chacun fait silence et se planque La mise en scène de ce spectacle qui tient du tour de force a nécessité de sérieuses compétences. C'est pourquoi Christiane Montabelti, qui est essentiellement  écrivaine,  a appelé l'excellent Gilles Kneusé  comédien et metteur en scène en renfort. Il ont trouvé dans les cinq comédiens cités plus haut les interprètes rêvés de cette si singulière aventure artistique. Jusqu'au 5 janvier Studio de la Comédie-Française tél 01 44 58 15 15