lundi 18 septembre 2017

La pitié dangereuse de Stefan Zweig

En adaptant pour la scène le roman de l'autrichien Stefan Zweig, le metteur en scène britannique Simon McBurney révèle l'étourdissante richesse de son vocabulaire théâtral. Dirigeant cette fois des comédiens de la Schaubühne de Berlin, il réalise à sa façon le rêve européen de Zweig. A la veille de la première guerre mondiale le lieutenant Anton Hofmiller, né dans une famille modeste, se trouve de manière inopinée invité chez un richissime propriétaire terrien. L'accueil chaleureux que lui fait ce père d'une jeune paralytique a sur lui un effet enchanteur. Les sarcasmes de ses camarades de beuverie qui traitent son hôte d'origine juive d'escroc ne l'atteignent pas. L'écrivain explore jusqu'à l'effroi la relation qui se noue entre l'officier et l'infirme qui s'est prise pour lui d'un fol amour. Que submergé par la compassion il n'a pas la force de décourager. Et qu'au contraire, malgré une panique grandissante et à son corps défendant, il entretient. Ce qui aura des conséquences dévastatrices. Simon McBurney a réalisé là un spectacle d'une puissance déflagrante. Porté, cela va sans dire, par les acteurs d'une troupe considérée à juste titre comme l'une des meilleures du continent. Dans le cadre du Festival d'Automne et en collaboration avec le Théâtre de la Ville-Paris; Jusqu'au 24 septembre Les Gémeaux 92 Sceaux tél 01 46 61 36 67

mercredi 13 septembre 2017

YOU YOU de Jovan Atchine

You You, qui s'appele en réalité Yougoslavia, est le nom par lequel l'appelait monsieur Rozenberg, qui fut son patron et l'homme de sa vie. Celui-ci vient de mourir. Son fils qui a repris la direction de sa florissante entreprise et que la présence de l'amie de son père indispose lui a "accordé" ses droits à la retraite. Face au personnel de la maison où elle mena des décennies durant une vie industrieuses, You You, tout sourire, fait un discours d'adieu. Celui-ci est entrecoupé par le récit des événements marquants de sa vie. Née au bord du Danube, lequel précise t'elle n'est pas bleu, elle dût quitter son pays quand, après avoir chassés les allemands, les russes, amateurs forcenés des femmes des pays conquis ou libérés, l'occupèrent. Après avoir mené à Paris une existence précaire, elle fit la connaissance de celui qui allait densifier sa vie. Son mariage les éloigna. Mais il revint vers elle quand son couple se mit à battre de l'aile. Il comprit alors que le fils qu'elle élevait était aussi le sien. Aujourd'hui ce fils s'est envolé pour Amérique où il voulait qu'elle le rejoigne. Mais dévouée à son homme comme à sa "boîte, elle déclina son offre. Elle se trouve aujourd'hui irrémédiablement seule et ulcérée que dans la société actuelle les vieux, quelles que soient leurs compétences, soient mis au rebut. Le texte a l'écriture d'une délicatesse extrême est de l'auteur et réalisateur franco-serbe Jovan Atchine. Il est interprété par Mina Poe, comédienne d'élite qui le joue avec l'accent serbo-croate de sa famille et qui longtemps s'est tenue éloignée du métier pour créer une marque de prêt à porter. Elle y revient à présent en rejouant cette partition à laquelle elle s'était mesurée sous la direction de Philippe Adrien en 1983. C'est Elodie Chanut qui assure cette fois la mise en scène. De façon on ne peut plus subtile. Studio Hébertot tél 01 42 93 13 04

jeudi 7 septembre 2017

La dame de chez Maxim . Texte de Georges Feydeau

Il a été maintes fois prouvé que les pièces de Feydeau sont des mécaniques dont il faut respecter les ressorts. La metteuse en scène Johanna Boyé n'en a eu cure qui a réduit de quasi moitié La dame de chez Maxim. Elle courait ce faisant le danger que le spectacle apparaisse comme un "best off" d'une comédie aussi célèbre qu'irrésistible. Il n'en est fort heureusement rien. Elle a réalisé son adaptation pour seulement sept comédiens qui ne ménagent pas leur énergie. Monsieur Petypon trouve au lendemain d'une soirée très arrosée une dame de petite vertu, appelée la môme crevette, dans son lit. Comme il est marié à une bigote et que surgit chez lui sans crier gare un oncle, général aux colonies, il n'en mène pas large. D'autant que sa compagne d'une nuit s'exprime rondement et sait tirer profit des situations les plus alarmantes. D'un tempérament nettement plus timoré et d'une duplicité infiniment plus grande Petypon est, lui, tout tourneboulé. Feydeau nous plonge, comme à son habitude, dans un monde en ébulition et brosse un peinture décapante de la dite bonne société. Multipliant les trouvailles Johanna Boyé mène son spectacle à un rythme constamment trépidant. Le jeu survitaminé des interprètes, parmi lesquels Florian Choquart, Vincent Viotti, Arnaud Dupont et Vanessa Cailhol, fait le reste. Cette représentation sans temps morts a tout pour plaire à un public essentiellement jeune que grise la vitesse. Jusqu'au 15 octobre Théâtre 13/Jardin tél 01 45 88 62 22

vendredi 4 août 2017

Quelques perles glanées dans le off d'Avignon

Plusieurs jours déjà que le festival a pris fin. Mais les souvenirs de quelques spectacles découverts in extremis dans le off restent vifs.Ce qui est le cas de "Tu seras un Homme papa" de Gaël Leiblang qui, sous la direction de Thibault Amorfini, l'interprète en solo. Ancien journaliste sportif, il se remémore les 13 jours chagrin où Roman, son fils né prématurément, fut gardé en couveuse. Avant le dénouement redouté la famille du nouveau né connut l'épreuve des espoirs constamment déçus. L'écriture aida le père à tenir le coup. Le sportif qu'il n'a cessé d'être s'employa à se battre contre l'effondrement. Une sorte de journal on ne peut plus intime est né dont, convaincu que le théâtre peut grandement contribuer à se refaire, Thibault Amorfini, metteur en scène aussi précis que doué d'une sensibilité exacerbé a tiré un spectacle qu'on quitte submergé par l'émotion. Dans "Chuuuuuut!" Emmanuelle Rivière, également seule en scène, fait de sa vie la matière première de son spectacles. Ses souvenirs, notamment celui de sa bruyante grand-mère espagnole, remontent à tire d'aile. Du temps de son enfance, elle aussi d'un tempérament excessif, s'entendit sans cesse dire qu'elle en faisait trop. Après l'avoir du coup trop souvent bouclée elle laisse son esprit dériver et nous livre avec un humour incendiaire ce qu'elle appelle son brouhaha intérieur. Auteur dramatique à la réputation amplement méritée, l'irlandais Martin Mcdonagh s'attache dans "La reine de beauté de Leenane" - dont s'est emparée Sophie Parel - à un couple mère-fille englué dans une vie sans autre distraction que les incidents qui les dresse l'une contre l'autre. Revenu pour quelques jours de Londres où il est allé gagné de quoi subsister un garçon découvre, après n'avoir songé qu'à passer avec elle du bon temps, qu'il s'est épris de la fille de la misérable maison. Peu après il lui demandera de tenter avec lui l'aventure de l'Amérique. Grâce à la traduction fidèle du parler terrien des personnages faite par Gildas Bourdet et au jeu impressionnant de justesse de Marie-Christine Barrault (qui l'a joué en alternance avec Catherine Salviat), d'Alexandre Zambeaux et d'Arnaud Dupont ce spectacle a fait tout du long salle comble. Jean-Louis Bourdon nous dépeint avec "L'étrange destin de M. et Mme Wallace", sur lequel Marion Bierry a jetté son dévolu, une Amérique qui n'est, elle, pas de rêve. Madame Wallace est une femme dévastée par l'ennui et par le souvenir d'une fausse couche. Le jour où elle découvre dans sa poubelle un nourrisson noir elle ne se tient plus de joie. Le mari l'a, lui, mauvaise. Ce qui n'est pas étonnant puisqu'il est un membre actif du Ku klux Klan. Il finit pourtant par comprendre que sa femme et lui menaient jusqu'alors un existence rabougrie.Opinion que ses compagnons de virée ne partagent pas. Comédienne à très forte présence, Marianne Epin tire adroitement son épingle du jeu. Il faut en revanche beaucoup d'imagination pour se convaincre que Bernard Menez, qui excelle dans les rôles de benêt, puisse être un leader d'une bande de racistes prêts à commettre les pires exactions. De racisme il est aussi question dans le captivant "Voyage de Dranreb Cholb" qu'a écrit (d'abord sous forme de récit puis de pièce) et monté Bernard Bloch. Seul juif d'un groupe de touristes qui sillonnaient Israël et les territoires occupés, il discuta avec quantité de personnes dont la plupart exhalèrent leur amertume. Les témoignages les plus marquants sont restitués par l'entremise de comédiens qui apparaissent sur un écran. Sur le plateau c'est le toujours excellent Patrick Le Mauff qui relate les étapes de ce voyage dans une région du monde où les compromis politiques apparaissent décidément, et sans doute pour le malheur de tous, inenvisageables. Joué par Thomas Durant et Mélissa Broutin "La nuit et le moment" de l'écrivain libertin Crébillon fils fut un des moments les plus délectables du off. Un homme et une femme évoquent dans une langue délicieusement ciselée leurs bonnes fortunes passées. Les mots virevoltent alors qu'ils se font tantôt des avances tantôt mine de se repousser. L'atmosphère est, pour notre plus grand plaisir, électrique. Le dernier coup d'archet fut donné par Vivaldi Piazzolla. Sous la conduite de Marianne Piketty de jeunes musiciens interprètent Les saisons de Vivaldi et celles de Piazzolla lesquelles s'enchevêtrent.Et l'on sourit enfin aux anges.

vendredi 23 juin 2017

Richard III de William Shakespeare

A une époque où des responsables politiques prennent de plus en plus de liberté avec la vérité, on conçoit qu'il soit pour de nombreux metteurs en scène tentant de se confronté à Richard III de Shakespeare. Metteur en scène d'une virtuosité quasi sans égale Thomas Ostermeier tire de cette pièce parmi les plus célèbres un spectacle qui secoue. Même s'il ne convainc pas de bout en bout. Lars Eidinger, comédien dont on a fréquemment apprécié l'exceptionnel talent incarne un prince puis roi qui masque sa dangerosité sous des aspects bouffons. Il prend un plaisir manifeste à bruyamment se moucher et à bâfrer les plats qui lui sont servis. Du coup il incarne le dérèglement du pouvoir à la manière d'Ubu. Comme chez de nombreux personnages de Shakespeare l'engagement moral lui est étranger. Le problème est que ce plaideur averti de sa bonne foi alors qu'il n'est qu'intrigues retorses et desseins criminels fait plus souvent rire qu'il ne terrifie. Son rôle est tellement prééminent et sa composition si haute en couleurs que ses partenaires semblent faire de la figuration.La traduction limpide de Marius von Mayenburg et surtout la scène finale d'une audace et d'une splendeur sidérantes finissent par laisser de ce spectacle pourtant imparfait une impression d'une rare puissance. Jusqu'au 29 juin Odéon - Théâtre de l'Europe tél01 444 85 40 40

mercredi 14 juin 2017

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Rares sont les spectacles qui nous hypnotisent autant que cette adaptation réalisée par Sylvain Maurice de l'ouvrage déjà renommé de Maylis de Kerangal. Se gardant de tout sentimentalisme, l'auteur détaille dans un style vif et précis la mort accidentelle d'un garçon de 19 ans.La greffe de son coeur permettrait de sauver la vie d'une autre personne. Les parents, qui au départ éperdus de chagrin s'insurgent, sont relayés par des membres du corps médical qui se montrent furieusement efficaces. L'écrivain, qui a le sens du trait, évoque sans s'y attarder les caractéristiques de ces personnages d'une compétence hors pair. Comédien qui ne cesse artistiquement de grandir, Vincent Dissez, debout sur un tapis roulant sur lequel il esquisse quelques pas de danse, prend les voix des différents protagonistes. Juché sur le haut du décor en forme de tombeau imaginé par Eric Soyer, le talentueux compositeur et musicien Joachim Latarjet accompagne de bout en bout ce voyage du pire à l'espoir. L'entremêlement des paroles et des sons est on ne peut plus heureux. En un temps où les raisons de s'affliger sont si fortes ce spectacle rappelle, comme le livre dont il est issu, qu'il est des progrès qui sont source de vie. Il est peu de représentation qui, comme celle-ci, nous fait ressentir les pulsations du temps. Elle mérite amplement la découverte. Jusqu'au 24 juin Théâtre des Abbesses tél 01 42 74 22 77

lundi 12 juin 2017

Jan Karski (mon nom est une fiction) de Yannick Haenel

Si l'ouvrage de Yannick Haenel est d'une force qui défie l'entendement c'est qu'il s'inspire du rapport explosif écrit par Jan Karski. Agent de liaison entre la résistance polonaise et le gouvernement en exil de son pays, il se rendit - sur la demande de deux responsables qui espéraient que son témoignage sauverait ce qui restait des leurs - deux fois dans le ghetto de Varsovie où il assista à des scènes d'une horreur inconcevable. Ceux qui n'avaient pas encore été envoyés dans les camps d'exterminations étaient des morts vivants à la merci des patrouilles de jeunes soldats nazis qui prenaient plaisir à les tirer comme des lapins. Sa visite dans un camp où ils étaient traités avec une férocité inouïe par des hommes exercés à l'insensibilité avant d'être entassés dans des wagons plombés dans lesquels on les laissa mourir de faim, l'empêcha jusqu'à son dernier jour de trouver le sommeil. Comédien investi dans son rôle avec une ferveur confondante, Laurent Poitrenaud raconte les vains effort que fit Karski pour faire savoir aux dirigeant politiques anglais et américains que l'extermination des juifs d'Europe était en cours. Roosevelt refusa d'y croire ou plutôt fit mine de refuser d'y croire.Il était en réalité passé maître dans l'art de l'esquive et les suppliques des deux hommes qui avaient pris contact avec Karski restèrent lettres mortes. Dans le temps suspendu de la représentation que met fiévreusement en scène Arthur Nauziciel on redécouvre, comme le firent ceux qui connurent cette période, que le fond de bestialité que des siècles de savoir vivre avaient refoulés ressurgit avec une sidérante facilité. Pas étonnant que Karski baigna tout le reste de sa vie (il mourut en 2000) dans le noir de ce temps. Ajoutons que la voix de Marthe Keller qui accompagne tout du long le spectacle rappelle qu'il est des êtres qui ne cèdent jamais au pire. Jusqu'au 18 juin Théâtre National de la Colline tél O1 44 62 52 52