samedi 14 mars 2020

Les survivantes d'isabelle Linnartz

Né des témoignages de quelques prostitués qui survivent dans les profondeurs d'une station de service à deux pas de la frontière belge, le spectacle écrit et mis en scène par Isabelle Linnartz vaut essentiellement par ses comédiennes. Amel Charif, Gigi Ledron, Bladine Métayer, Catherine Wilkening et Isabelle Linnartz ont toutes des moments de grâce.Les conversations vont bon train. Si leurs parcours différent ces femmes ont en commun d'avoir toutes collectionnées les galères. On leur a appris par des méthodes généralement d'une violence atroce à ployer l'échine. Lorsque celle qui trime depuis le plus longtemps décide de participer à une manifestation de péripatéticiennes on comprend que ses compagnes d'infortunes hésitent... Il n'est pas facile de desserrer l'étau qui les emprisonne, d'échapper à leur mac. Pourtant, pour la plupart elles parviennent à radicalement changer de vie. La représentation est ponctuée d'effets sonores qui en dit autant sinon plus que les mots sur l'enfer dans lequel ces êtres d'âge et d'origine différentes ont été précipités. Jusqu'au 5 avril Théâtre 13 :Jardin tél 01 45 86 62 22

samedi 29 février 2020

Les derniers jours Texte et mise en scène Jean-Michel Rabeux

La maladie sans issue flétrit la corps et embrume l'esprit. Jean-Michel Rabeux a la rare capacité d'émailler les situations les plus désolantes de dérapages burlesques. Ce qu'il fait ici avec d'autant plus de brio que Lear, le mourant dont il reconstitue les jours ultimes, était son ami. Pour juguler l'angoisse Pénélope, la compagne et Pylade le complice de toujours le rudoient,ont lorsque la maladie dégénérative devient trop lourde à supporter, des mots furibards et le menacent même, du moins sa partenaire, de le zigouiller. C'est lorsqu'il est entraîné à la dérive que Lear, qui fut comédien, se souvient ou invente des pics de gloire. Il est des moments où ses proches incapables de ne vivre que dans l'affliction se mettent à danser et qu'une chanteuse entonne de superbes couplets. La cérémonie funèbre devient alors comme dans les dernières pièces de Copi quasi aussi attrayante qu'une comédie musicale. Le metteur en scène na jamais craint la malséance. Elle est ici une bouée de sauvetage. Ce dont les proches ont un pressant besoin. Lear, dont le discernement est toujours davantage altéré, a en effet à l'égard de Pénélope des phrases d'une crudité assassine. Si l'auteur arrive à mette de si loufoque façon à nu des situations éprouvantes, c'est qu'il est épaulé par Claude Degliame, sa comédienne fétiche, qui, comme à son habitude joue avec éclat une partie on ne peut plus ardue. Ses partenaires Olav Benestvvedt (Lear) et Yann Métivier (un Pylade qui déborde de vie) sont au diapason. L'idée de ne pas s'encombrer d'un décor et d'accessoire autres que de plumes qui s'accrochent aux cintres et s'éparpillent sous les pas des comédiens rappellent, quant à eux, que la mort si elle ne peut que triompher ne nous empêche pas de savourer l'instant. Jusqu'au 22 mars Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21

jeudi 20 février 2020

Correspondance avec La Mouette d'après Anton Tchkhov et Lika Mizinova

C'est avec plaisir que je vous ébouillanterais, le sous-titre du spectacle en dit long sur la correspondance mutine qu'ont échangé durant dix ans l'écrivain réputé Tchekhov et celle qu'il appelle Lika, une jeune femme dont la fraîcheur désarmante et la beauté l'avaient charmés. Nicolas Struve a eu l'heureuse idée de traduire cet échange de lettres et d'en mettre des extraits en scène. Ce qui est d'autant plus passionnant que les écrits de Lika Mizinova, qui inspira a l'auteur le personnage de Nina, la malheureuse héroïne de La Mouette, n'ont jamais été publiées en français. Leurs relations furent tantôt exaltantes, tantôt teintées de mélancolie. La jeune femme eût quelques amours, vécut à Paris, donna naissance à une petite fille qui mourut en bas âge. Les lettres qu'elle envoya à celui qui fut sans doute l'être qui compta le plus pour elle en disent long sur sa vitalité torturée. Les humeurs de Tchekhov varient elles aussi. Il lui arrive même d'être gagné par l'insouciance. C'est un véritable délice que d'entendre ces deux personnes que la vie séparera jongler avec les mots.Lorsqu'elle s'enflamme Lika écrit sur les murs avec de la peinture à l'eau des mots qui n'y restent qu'un bref moment. Si la représentation est d'une si admirable facture c'est que Stéphanie Schwartzbrod et David Gouhier ont plus que du savoir-faire, ils sont tous deux étrangers à tout jeu conventionnel. Le spectacle s'ouvre et se referme sur une rapide scène de La Mouette. David Struve rend avec ce spectacle un gracieux coup de châpeau à un auteur dramatique que nous sommes nombreux à vénérer. Jusqu'au 29 février Les Déchargeurs tél 01 42 36 00 50

dimanche 16 février 2020

Massacre de Lluïsa Cunillé

Alors qu'elle est l'auteur de prés d'une cinquantaine de piéces en catalan et en castillan, la dramaturge Lluïsa Cunillé est restée ignorée en France. Négligence réparée par le jeune metteur en scène Tommy Milliot qui monte Massacre après avoir fait connaître les travaux de plusieurs auteurs dramatiques d'origines diverses dont l'écriture sort des sentiers battus. Le cadre dans lequel se déroule ce qui est d'abord un tête à tête est une auberge de montagne où est venue se réfugier, après que son ménage se soit délabré, une femme entre deux âges. Tous les soirs la maîtresse du lieu la rejoint dans le salon où leurs conversations sont d'une telle banalité et si dénuées d'émotions qu'elles frisent l'insolite. L'hôtesse qui a décidé de mettre la clé sous la porte afin de commencer une nouvelle vie conseille à sa cliente de s'installer dans un autre hôtel de la région. Ce que son interlocutrice fermement refuse. Surgit un automobiliste qui prétend avoir écrasé un cerf et veut coûte que coûte l'achever. L'homme qui sort d'un hôpital psychiatrique se met, à la moindre contrariété, à tonner. La maîtresse du lieu perd la maîtrise de la situation. Maîtrise qu'elle retrouvera en utilisant les grands moyens. Si le spectacle de bout en bout captive c'est que Laurent Gallardo, son traducteur, qui a publié un important essai sur le thèâtre catalan, sait que chez cette écrivaine le poids des silences est aussi important que celui des mots. Sylvia Berger, Clothilde de Bayser et Nâzim Boudjenah ont tous trois un jeu si infaillible qu'ils sont longuement ovationné. Jusqu'au 8 mars Comédie - Française Studio tél 01 44 58 15 15

jeudi 13 février 2020

Evguénie Sokolov de Serge Gainsbourg

Pour la première fois les ayant droits de Serge Gainsbourg (dont évidement Charlotte Gainsbourg) autorisent que ce texte aux excès dont raffolait l'artiste soit mis en scène. Il y raconte que dès son plus jeunes âges ses flatulences faisait fuir ses gouvernantes. Grâce )à cette accumulation de gaz qui jamais ne le quitta, il devint un peintre à succès. On sait que Gainsbourg y aspira toute sa vie. Avec la ferveur insolente qu'il met dans tous ses rôles et la direction avisée de Charlotte-Lévy-Markovitch, Jean-Quentin Châtelain, une fois de plus, nous bluffe. Sans aucun support décoratif, il relate, seul en scène, ce destin hors norme au cours duquel il déverse sa bile contre le marché de l'art, n'hésite jamais à évoquer les pets qu'il sème à tous vents et son amour battant pour une jeune sourde muette. Epuisé par lui-même, il songe à en finir. C'est sans compter sur ceux qui ont intérêt à ce qu'il connaisse l'apothéose. On pense souvent à Gogol dont les personnages étaient eux aussi entraînés, à leur corps défendant, dans des situations tragi-burlesques. Un spectacle fait pour ceux que la malséance met en joie.Jusqu'au 22 févier Théâtre de Petit St Martin. tél 01 42 08 00 32

samedi 8 février 2020

Histoire de la violence d'Edouard Louis

Après Retour à Reims dans lequel Didier Eribon fait le récit de ses retrouvailles avec les membres de sa famille perdue de vue depuis des années, Thomas Ostermeyer adapte à nouveau, pour le théâtre à sa façon d'une invention sans égale l'aventure qui a mal tournée que raconte dans Histoire de la violence Edouard Louis.Une nuit de Noël il rencontre dans la rue un garçon à la mine engageante qui répond au nom de Réda.Celui-ci, comme il le dit à Edouard, est d'origine kabyle. Ludique, leur nuit d'amour cesse de l'être au réveil. Alors que Edouard est sous la douche, son amant lui barbote son portable. Lorsqu'il est devenu clair qu'il est introuvable, Reda devient agressif, reproche à son compagnon d'insulter sa mère, l'injurie le menace d'un flingue, le viole. Son humeur est changeante. De brutal, il redevient tendre puis pique une nouvelle colère. Restée seule la victime qui est aussi le narrateur est en proie à un effondrement intérieur. Après être resté longtemps prostré, il se décide de se rendre à la police et à un service médical. Ceux qui le reçoivent ne cachent pas le mépris que leur inspire "les arabes". Il se bute aux mêmes préjugés, mais plus dissimulés, chez sa soeur et son mec auprès desquels il a, comme il le dit, l'erreur d'aller se réfugier. Chez eux il retrouve, comme chez les autres membres de sa famille avec lesquels il a pris ses distances, l'étau de l'homophobie. Il est ainsi question tout du long des préjugés et de la maltraitance dont sont la proie ceux qui par leur appartenance ethnique ou leur préférence sexuelle apparaissent différents du commun des mortels. Les comédiens, à l'exception de celui qui incarne Edouard, changent fréquemment de rôle et d'identité. Tous font des étincelles Ils sont épaulés par un batteur qui ne quitté pas la scène. Si la vidéo qui accompagne la représentation apparaît au départ agaçante elle nous fait au final entrevoir davantage encore le marasme dans lequel la société qui est nôtre nous englue. Une fois encore Thomas Ostermeyer nous convie à découvrir un spectacle qui nous remue au plus profond. Ce qu'il ne fait jamais mieux que quand il dirige, comme ici, des acteurs de langue allemande. Jusqu'au 15 févier Théâtre de la Ville Les abbesses tél 01 42 74 22 71

mercredi 5 février 2020

Nous campons sur les rives de Mathieu Riboulet

Seule une poignée de lecteurs sont familiers de l'oeuvre de Mathieu Riboulet (1960-2018) et savent qu'il était l'un des écrivains décisifs de notre temps. Hubert Colas, qui a conçu la mise en scène et la scénographie, a porté son choix sur deux de ses écrits dans lesquels il apparait aussi éloigné que se peut de toutes idées préconçues.Le premier, qui lui fut sollicité par l'historien Patrick Boucheron à l'occasion du Banquet du livre de Lagrasse, est une méditation sur deux façons d'aller sa vie. L'écrivain se présente comme un homme d'ici et d'ailleurs tandis que son interlocuteur, un voisin, ne quitte pas le sol qui l'a nourri et mène une vie qu'on pourrait qualifier d'ancestrale. Celui qui dit avoir la bougeotte constate que l'homme avec lequel il converse ne s'est pas senti concerné par l'attentat du 11 septembre 2001 mais reste alarmé par la tempête qui a clos le millénaire et vraisemblablement se reproduira. Dans le texte suivant tiré d'un chapitre de son livre "Lisière" et est intitulé "Dimanche à Cologne", il raconte son passage dans un gigantesque sauna pour hommes. La libido s'y donne a coeur joie, les corps y sont ardents. Le narrateur ne retient de ceux avec lesquels il a passé un moment de plaisir que le nom qu'il note avec soin dans un carnet. Un être qui ne se déplace qu'à l'aide d'une canne et est d'une suffocante beauté attire tous les regards. Soudain il se met à la disposition de tous. Ce chapitre, où Mathieu Riboulet, comme à son habitude, ne craint pas de confier de rudes vérités, n'est qu'une des innombrables facettes de son oeuvre. Frédéric Leidgens qui joue la première partie du spectacle et Thierry Raynaud à à qui incombe de nous faire entendre l'allégresse forniquante de la deuxième sont tous deux à leur zénith. La subtilité des éclairages, plus tamisés au début, ajoute au trouble que suscite cette représentation dont le souvenir, pour beaucoup, ne saurait s'estomper. Après avoir été joué du 23 au 26 janvier le spectacle l'est à nouveau du 6 au 9 février Nanterre Amandiers tél 01 46 14 70 00 Du 27 au 29 nov à la Criée à Marseille

dimanche 2 février 2020

L'heure bleue de David Clavel

Le début du spectacle est prometteur. Rendue fébrile par l'arrivée d'un membre de la famille qui a déserté la maison depuis 20 ans, Emmanuelle Devos déverse des mots sans queue ni tête. Avec l'arrivée du fils prodigue, de sa femme et de leur nourrisson la pièce se transforme en une de ces tragédies familiale si fréquentes dans le jeune théâtre français de ces dernières années. L'imbroglio est, on le découvre petit à petit, de taille. Les secrets s'avèrent même carrément putrides.Dans la chambre du haut se meurt le patriarche. Celui-ci est joué par Denis Martin remarquable en malade que les sourires apaisants et les petits soins prodigués par les siens mettent en fureur. Les autres comédiens sont au diapason, en particulier Anne Suarez, qui tient depuis sa jeunesse la maison sur ses épaules et qui, lorsqu'elle apprend ce qui lui a toujours été caché, est prise de boisson et d'une vivifiante colère. Dommage que la pièce croule sous les dialogues pourtant bien tournés. Réduite d'un quart de sa durée, elle nous harponnerait davantage. Jusqu'au 8 février Cent Quatre Paris tél 01 53 35 50 00

jeudi 30 janvier 2020

Chroma de Derek Jarman

En ces temps qui versent dans le puritanisme et la bienséance, un spectacle tel que Chroma arrive à point nommé. Il a été tiré par Bruno Geslin (un metteurs en scène qui bien que doué à l'extrême a toutes les peines du monde à monter des spectacles),d'un roman autobiographique de Derek Jarman, cinéaste et écrivain anglais emporté par le sida en 1994 à l'âge de 52 ans. La maladie lui faisant perdre la vue la représentation se déroule en partie dans la pénombre. S'il raconte sans jamais s'apitoyer les maux qu'il endure, il ne manque pas à certains endroits de les rendre risibles. Pénétrant dans une des nombreuses chambres d'hôpital où il séjourna, le comédien qui à ce moment l'incarne s'extasie sur la beauté sans pareil du lieu... On pense au cours de cette scène à Copi qui savait tourner en dérision sa situation de séropositif en fin de vie. Ce sont deux acteurs, Olivier Normand et Nicolas Fayol, qui avec la discrète complicité d'Emilie Beauvais, occupent le plateau. Tous deux jouent d'éblouissante manière tantôt en anglais d'autres fois en français un texte d'une poésie chavirante de beauté. L'un (Nicolas Fayol) est un danseur de haut vol tandis que son partenaire chante de divine façon. Les interprètes comme la majorité des spectateurs sont jeunes et n'ont de ce fait pas traversé les années où le mal frappait. Ils n'ont pas non plus connu de cette époque la vie nocturne débridée. Autrement dit son atmosphère joyeuse goulue, charnelle soulignée par la musique synthétique présente quasi tout au long du spectacle. Lequel prend alors la forme d'une extravagante comédie musicale dont les interprètes dansent sur un volcan. Animé d'une sorte de génie infernal, Bruno Geslin nous plonge dans ce monde en usant d'une esthétique kitsch. Ce mot perd sous son regard son sens péjoratif et devient une réponse à la tyrannie du bon goût. Jusqu'au 2 février Théâtre des Quartiers d'Ivry Tél 01 43 90 11 11 Le 4 mars L'Archipel -Scène nationale de Perpignan.

mardi 28 janvier 2020

Contes et légendes Création de Joël Pommerat

D'emblée, comme il en a l'art, Joël Pommerant nous embarque dans un monde qui nous est à la fois familier à l'extrême et qui dévie de nos habituelles trajectoires. Les personnages sont des pré-adolescents qui, dans la première scène ne savent pas si ils sont en présence d'une fille de leur âge ou d'un robot Ce qui attise leur colère. Dans d'autres séquences les jeunes vivent en harmonie avec des robots humanoïdes. Harmonie est dans certains cas un mot faible car pour ces êtres au seuil de la vie le robot est une sorte de doudou, c'est-dire un être dont la présence supplée à leur manque affectif. Ces robots ont été programmés de telle sorte que rien n'entache leur humeur. Certains font preuve avec celui ou celle à qui ils appartiennent d'un amour que sans cesse ils leur  déclare. Le hic est qu'ils ne peuvent prononcer d'autres mots que ceux de tendresse pour lesquels ils ont été conçus. Ils est comme toujours dans le théâtre de Pommerat des moments où l'atmosphère se fait plus éprouvante. Les membres d'une famille viennent acheter un robot à son  propriétaire qui rêve de devenir adulte et doute d'y arriver s'il continue à vivre avec l'androïde qui est à ses côtés depuis son plus jeune âge. La mère de famille explique que sa santé se dégradant elle désire avoir un robot qui accompli les tâches qui étaient les siennes. Ulcérée à l'idée qu'une femme de ménage s'introduise dans son foyer, elle désire avoir la réplique d'un humain qui  fasse la cuisine,  des emplettes, la lessive... Il est pour cela nécessaire que le robot soit débranché puis  rebranché pour les besoin de sa nouvelle mission.  Le metteur en scène n'approuve ni ne désapprouve le monde futuriste dont il dessine quelques contours. Il rappelle plutôt que nous sommes nous mêmes des êtres disons construits. Comme toujours dans ses créations les moments sensibles alternent avec d'autres où sourd l'agressivité qui nous habite. On retrouve aussi, et c'est un bonheur, des comédiens dirigés à la perfection. Après le brillant et épique "Ca ira Fin de Louis" Pommerat revient à un théâtre intime fait de courtes scènes  séparées par des noirs. On ne lui en voudra pas.  Jusqu'au 14 février Nanterre Amandiers tél 01 46 14 70 00

vendredi 24 janvier 2020

Angels in America de Tony Kushner

Arnaud Desplechin n'a jamais oublié l'éblouissement où l'avait plongé il y a prés d'un quart de siècle  la mise en scène conçue par Brigitte Jacques-Wajman de la pièce de Tony Kushner "Angels in America. Il prend  aujourd'hui le parti de la monter à son tour. Que cette oeuvre soit ancrée dans son époque, celle qu'on surnomma les années sida, ne lui  est pas apparu comme  un obstacle. Elle a  pourtant à l'évidence pris de l'âge. C'est la seule réserve que  procure le spectacle qu'il a élaboré avec un talent aussi affirmé que celui avec lesquels il réalise ses films. L'auteur dramatique tresse le parcours de plusieurs personnages à la personnalité puissante mais au destin altéré pour certains par la maladie, pour d'autres par une éducation néfaste.  Parmi ces derniers Joe et sa femme Harper tous deux élevés dans la religion mormone. Si elle se gave d'anxiolytiques, lui s'efforce d'ignorer ses préférences sexuelles. Joe subit l'emprise de Roy Cohn, un avocat qui fricote avec les pires canailles, est à la fois juif et antisémite, homosexuel et homophobe et enfin républicain d'un anti-communisme si virulent qu'il se targue d'avoir largement contribué à envoyé Ethel Rosenberg à la chaise électrique. Il apparaîtra que cette mère de deux jeunes garçons  n'est pas sans lui rappeler sa propre génitrice. Lorsqu'il ne fait plus de doutes qu'il est atteint du virus mortel,  il a des hallucinations qui se matérialisent. Celle qu'il a fait exécuter n'a de cesse de venir le railler. Il étanche ses fureurs en s'en prenant à Belize, son infirmier noir qui, lorsqu'il quitte 'hôpital,  joue avec délectation les folles. Une des caractéristique de la pièce est que le plateau est le lieu de deux actions qui se déroulent simultanément.  Alors qu'on suit les parcours des personnages déjà cités, Louis détaché de la tradition juive de sa famille quitte Prior, son amant, quand il ne fait plus de doutes que celui-ci  est, lui aussi, atteint par le VIH.  Ecoeuré par sa propre attitude, il  tente de s'envoyer en l'air avec des inconnus.  Tandis que son ex lui dit combien son mal le fait souffrir, il doit se contenter de lui parler de ses bleus à l'âme. Cette pièce monstre, comme l'écrit  l'administrateur du Français dans le dossier de presse bénéficie non seulement du talent hors pair de Michel Villermoz et de Dominique Blanc qui godille  tout du long d'un personnage à l'autre mais aussi  de celui de leurs jeunes partenaires. Jennifer Decker, Christophe Montenez, Jérémy Lopez et Gaël Kamilindi. Ils apportent la preuve que de nombreux  comédiens entrés à la Comédie Française ces dernières années sont de la même force
 que leurs glorieux aînés.  Si l'on ajoute que les incursions surréelles des anges annoncées par le titre de la pièce lui permet d'atténuer sa noirceur et que la scénographie de Rudy Sabounghi est d'un insolite bienvenu on aura saisi que ce spectacle devrait faire un tabac. En alternance jusqu'au 27 mars Comédie-Française Richelieu tél 01 44 58 15 15


dimanche 19 janvier 2020

Le reste vous le connnaissez par le cinéma. Texte de Martin Crimp

Le dramaturge britannique Martin Crimp a adapté avec succés de nombreuses pièces du répertoire classique. Il a cette fois reécrit Les Phéniciennes d'Euripide. Le choeur présent tout au long de la représentation est joué par des adolescentes (sans expérience du théâtre)  qui deviennent les témoins actifs mais impuissants  de la rivalité qui oppose Etéocle et Polynice, les fils et frères d'OEdipe qui tous deux veulent règner sur Thèbes et finissent par  s'entretuer. Jocaste, leur mère et soeur, ne pouvant  empêcher le triomphe des pulsions homicides des deux hommes mettra fin à ses jours. OEdipe qui s'y connaît en matière de malheur, offre ses services à Créon, son beau frère et désormais roi lequel non seulement les refuse mais chasse celui qu'il considère comme le responsable des séismes qui ont frappé sa famille. Le metteur en scène et scénographe Daniel Jeanneteau a porté le spectacle à des cimes rarement atteintes.Il s'est entouré de comédiens dont la présence en impose. Dominique Reymond est une Jocaste qui  constatant que ses fils sont incapables d'entendre raison a les  traits chavirés d'une angoisse que  seules peut exprimer  les grandes tragédiennes.  Acteur d'une  impressionnante étrangeté, Axel Bogousslavsky évoque en jouant  le prédicateur   Tirésias,  ces personnages droit issus des mythologies fondatrices. Si l'on ajoute que la traduction de Philippe Djian, complice habituel de Martin Crimp, est d'une remarquable clarté on comprendra que ce spectacle est de ceux qui valent d'être découverts. Jusqu'au 1er février T2G Théâtre de Genevilliers Tél 01 41 32 26 10

samedi 11 janvier 2020

Un conte de Noël d'Arnaud Desplechin

Arnaud Desplechin et Julie Deliquet, qui a adapté pour la scène le scénario de son film Un conte de Noël, partagent une fascination mêlée de répulsion pour les familles affectées pour les cahots du passé. Noël s'annonçant Junon, la mère menacée par un cancer et Abel, le père, teinturier passionné de philosophie qui se tient à l'écart des dissensions qui alourdissent la vie des siens, accueillent leur progéniture. L'arrivée impromptues d'Henri, le fils cadet, accompagné de Faunia, sa dernière conquête, va mettre le feu aux poudres. C'est qu'Elisabeth, la fille ainée qui a assis son influence sur la maisonnée, a depuis des années mis Henri au ban de la tribu. Ses constantes provocations la mettent hors d'elle. Elle considère en outre que la carrière de son jeune frère ne fut riche qu'en malversations. Mère d'un fils qui fait de fréquents séjours en hôpital psychiatrique, elle déploie, pour veiller sur lui  des efforts permanents. La tension est d'autant plus vive qu'il faut trouver un membre de la famille apte à donner à  la mère, de la moelle épinière. Seuls sont compatibles avec la sienne, celle d' Henri, le fils que la mère avoue n'avoir jamais aimé et de Paul, son petit-fils psychiquement en piètre état. Bien que la densité du propos suscite le malaise l'ironie tantôt insolite, tantôt fielleuse  est tout du long de la partie. Fiona qui affirme qu'elle a  toujours gardé des distances avec sa propre famille se retrouve à l'épicentre d'un conflit clanique dont les membres étaient pour elles de parfaits étrangers. Lorsque franche du collier, elle demande à Junon pourquoi elle manifeste peu de sympathie à Sylvia, l'épouse d'Ivan l'aîné des garçons, la mère ne se laisse pas démontée et lui rétorque qu'elle ne peut  lui pardonner de lui avoir pris son fils préféré. Si elle se montre au contraire accueillante avec elle  cette femme qui ne mâche pas ses mots lui dit tout de go que c'est pour la stupéfiante raison qu'elle vit avec le fils qu'elle ne peut pas saquer... Le spectacle est constellé de scènes d'un charme auquel on ne peut que céder. Ainsi le banquet où les convives jouent des moments d'une cruauté hallucinante de Titus Andronicus et celles où ce ne sont pas les antagonismes qui refont surface mais des amours qui semblaient mortes. Si Julie Deliquet emporte le morceau c'est aussi parce que sa sureté dans le choix et dans la direction d'acteurs est prodigieuse. Marie-Christine Orry, Jean-Marie Winling, Stephen Butel, Jean-Christophe Laurier, Hélène Vivies et  leurs nombreux partenaires nous coupent, à plus d'une reprise, le souffle. Dans le cadre du Festival d'Automne Jusqu'au 2 février Odéon- Ateliers Berthier 17e tél 01 44 85 40 40

mercredi 8 janvier 2020

Du ciel tombainent des animaux de Caryl Churchill

Mal connue en France, Carryl Churchill jouit en Angleterre d'une flatteuse réputation. Alors qu'elles prennent le thé dans un jardin trois femmes mûres  sont rejointes par une nouvelle voisine. Les discussions vont bon train. On évoque les changements survenus dans le quartier, les commerçants qui ont mis la clé sous la porte, les programmes télé La nouvelle venue fréquemment se lève pour souligner l'inexorable dérèglement  du monde économique et climatique. Elle en arrive à annoncer l'arrivée de conseillers en chagrin. Ce personnage c'est Dominique Valadié qui, lorsqu'elle jouait des pièces d'Edward Bond sous la direction d'Alain Françon, a maintes fois tenu des propos apocalyptiques. Ses voisines ne semblent guère s'émouvoir de ces sorties d'une violence volcanique. Elles n'échangent pas pour autant que des banalités. On apprend ainsi que l'une d'entre elles, coiffeuse de son état, a connue , après avoir poignardé son mari, six ans de détention. Etait elle éméchée lorsqu'elle a accompli ce geste?  Les discussions sont amorcées mais s'arrêtent en chemin. Ce qui n'empêchent ces dames  de s'envoyer des piques. Lesquelles ne sont généralement pas relevées. C'est que dans cette Angletterre qu'a connue l'écrivaine, qui a aujourd'hui 80 ans,  on s'abstient de pousser le trait. Dominique Valadié, Charlotte Clamens, Geneviève Mnich et Daniè Lebrun forment un quatuor dont la présence en impose. Marc Paquien, un de nos metteurs en scène les plus avides de faire connaître des auteurs d'importance  restés dans l'ombre a dirigés ses comédiennes avec une subtilité peu courante.  De la rencontre d'autant de talents divers est né un spectacle aussi bref (une heure)  que substantiel. Jusqu'au 2 février Théâtre du Rond-Point tél O1 44 95 98 21