dimanche 8 décembre 2019

Bajazet d'après Racine

Il y a un bout de temps Frank Castorf montait des spectacles d'une amplitude ahurissante. Quand on découvrit Les démons d'après Dostoïevski et Les mains sales de Sartre on était persuadé qu'il allait enrichir  l'art théâtral. Cet engouement fut de courte durée. Il s'est en effet pris de passion pour la vidéo dont ses spectacles sont abreuvés. Il n'était néanmoins jamais tombé  aussi bas qu'avec ce Bajazet où l'on cherche en vain t(sauf au cours d'une scène) trace de Racine. Il a aussi convoqué Antonin Artaud dont ne subsistent  que quelques vociférations. On  ne peut aussi que regretter que la comédienne Jeanne Balibar dont on aime (ou pas) la sophistication gravite dans ce monde où il lui faut se monter nue et  prendre des attitudes obscènes.  La  représentation n'est que criailleries, tombereau d'images vidéos et comédiens dans le plus simple appareil. Cette surenchère d'effets fait rapidement tomber le spectacle dans un rebutant grotesque.  Pas étonnant qu'à l'entracte beaucoup de spectateurs prenne leurs jambes à leur cou. Castorf n'est visiblement plus dans la course. Saura-t-il  reprendre pied? Pas sûr. Jusqu'au 10 novembre Dans le cadre du Festival d'automne MC93 Bobigny tél  01 41 60 72 72

vendredi 6 décembre 2019

La conférence des objets Texte et mise enscène Christiane Montalbetti

Quand le chat n'est pas là les souris dansent. Dans le cas présent c'est quand la maîtresse des lieux est absente que les objets se mettent à parler. Chacun de  ces objets à une histoire, un passé. Pour les imaginer Christiane Montabelti a demandé aux cinq comédiens (Hervé Pierre, Claude Mathieu, Bakary Sangaré, Pierre-Louis Calixte et Anna Cervinka),  qui se prêtent au jeu, quel est leur objet fétiche et les raisons de cette préférence.  Dès ce moment elle a écrit les monologues mais aussi les dialogues qui seront les leurs. Arès avoir songé à créer un front de liberté des objets, ils se sont calmés.  Certains reconnaissent qu'ils sont bichonnés, d'autres évoquent leur peur d'être un jour abandonnés. Il en est même un qui admet qu'il est des objets qui peuvent être meurtriers. D'aucuns rêvent d'être un  objet différent. Ainsi celle qui est une boîte à couture aurait-elle  préféré connaître le sort  d'une boîte à dessins.  Ils en arrivent  peu à peu à évoquer notre cécité les concernant. Mais quand la propriétaire du lieu apparaît chacun fait silence et se planque La mise en scène de ce spectacle qui tient du tour de force a nécessité de sérieuses compétences. C'est pourquoi Christiane Montabelti, qui est essentiellement  écrivaine,  a appelé l'excellent Gilles Kneusé  comédien et metteur en scène en renfort. Il ont trouvé dans les cinq comédiens cités plus haut les interprètes rêvés de cette si singulière aventure artistique. Jusqu'au 5 janvier Studio de la Comédie-Française tél 01 44 58 15 15

lundi 2 décembre 2019

Des Territoires (... et tout sera pardonné?)

Dans ce troisième volet de la trilogie écrite et mise en scène par Baptiste Amann, qui suit les  déboires d'une fratrie, une soeur et trois frères,  le climat est au départ tendu à l'extrême. Benjamin, comme son nom l'indique le plus jeune frère, a été, au cours d'une émeute si gravement blessé qu'il n'a aucune chance de s'en sortir. Après avoir annoncé aux membres de sa famille qu'il est en état de mort cérébrale, le médecin leur demande s'ils accepteraient que son coeur soit prélevé.  Dans une aile de l'hôpital se déroule un tournage qui évoque la guerre d'Algérie et en particulier le procès de Djamila Bouhired, figure emblématique en ces temps meurtriers du FLN. Dans ce spectacle, comme dans les précédents,  les événements de la grande Histoire se mêlent à ceux traversés par la fratrie. L'auteur a eu l'astucieuse idée de lier les deux pans de la pièce en provoquant la rencontre dans le couloir de l'hôpital de Hafiz, le frère adopté et de la comédienne qui interprète le rôle de la militante. Au cours de leurs  discussions au départ guère chaleureuse, le passé enfoui de Hafiz se rappelle à lui.  Et de se souvenir que les destins de ses  père et grand-père algériens ont été marqués au fer rouge par la guerre anti-coloniale. Colonisation, qu'au cours de sa défense de Djamila Bouhired (qui deviendra sa femme) Jacques Vergez s'emploie, avec brio et malgré l'hostilité de ses pairs, à dénoncer.  La France contemporaine, où les mots d'ordre de l'idéologie néo-libérale causent d'immenses dégâts, est, elle aussi, mise en accusation. Si le tournage d'un film se déroule dans un hôpital, où  par ailleurs le personnel est réduit et sur les rotules,  c'est qu'il faut en priorité que ces lieux soient rentables. Si malgré quelques réserves (notamment la trop longue énumération des jeunes originaires d'un pays du tiers monde tués par les forces de l'ordre) Des territoires  apparaît en si intelligente résonance avec le tumulte passé et présent du monde c'est que les comédiens (dont certains jouent plusieurs rôles), font si  incroyablement corps avec leur personnage qu'on a le sentiment certainement avéré qu'ils ont largement contribué à les façonner. Jusqu'au 7 décembre Théâtre de la Bastille tél 01 43 57 42 14

mercredi 27 novembre 2019

La magie lente de Denis Lachaud

La psychanalyse est une magie lente écrivit Freud. Constatation que confirme ce spectacle joué par Benoit Giros mis en scène avec une invention et une finesse de tous les instants par Pierre  Notte. Mécontent  que ses visites depuis dix ans à un psychiatre ne lui ont apporté aucun soulagement, un patient se rend chez un autre docteur de l'âme. Celui-ci ne tarde pas déconstruire le diagnostic de son ancien praticien qui le considérait comme schizophrène et lui prescrivait des médicaments censés apaiser cette psychose. Le psychanalyste arrive  en  faisant jaillir de sa bouche des mots qui en disent long sur une détresse restée dans l'ombre à le mettre face au traumatisme qu'il subit dans son enfance.  Ses souvenirs deviennent de plus en plus vivaces. Il comprend petit à petit que le silence dans lequel il a baigné de la part de ceux qui auraient dû  y voir clair fut meurtrier. Bien que profondément déprimé et accablé de culpabilité, cet homme a réussi à se marier à une femme qu'il aime et est père de deux enfants. En faisant remonter  des grands fonds des souvenirs cuisants, il prend possession de sa personne. Il devient évident qu'il n'est pas psychotique mais gravement névrosé. Après ce qu'il a subi et on le serait à moins. Puisqu'il est question de mots, j'ose écrire que je n'en trouve pas pour qualifier le jeu de Benôît Giros (qui joue le psy et son patient)  tant il dépasse ceux, louangeur,  habituellement utilisés.  Partant d'un texte en tous points saisissants de justesse de Denis Lachaud, le metteur en scène et le comédien ont créé un spectacle qui, chose exceptionnelle, nous plonge dans la sidération.  Jusqu'au 7 décembre Théâtre Paris-Villette tél 01 40 03 72 23

samedi 23 novembre 2019

Une des dernières soirées de carnaval de Carlo Goldoni

L'extraordinaire fortune de Carlo Goldoni (1707-1793) auprès du public ne décroît pas. C'est qu'il croque  la société de son temps  avec un mélange de finesse  et de drôlerie qui force l'admiration et nous en apprend beaucoup sur les moeurs des marchands et artisans vénitiens. La pièce a pour cadre la maison d'un aimable tisserand dont la fille s'est éprise d'un  jouvenceau blond comme les blés. Ce qui ne fait pas l'affaire du papa, un veuf  qui ne veut à aucun prix que la jeune fille suive son amoureux à Moscou où il va améliorer ses  connaissances professionnelles. Au cours d'une soirée où l'on célèbre le carnaval  des invités arrivent en nombre. Parmi eux un couple de jeunes mariés qui n'ont d'yeux que l'un pour l'autre, l'homme de confiance plutôt mal embouché de l'hôte, une française pleine aux as, veuve de trois maris  qui n'a pas renoncé à s'en trouver un quatrième et une prénommée Alba qui tantôt souffre de mille maux, tantôt ne songe qu'à s'amuser. Son mari, commet , comme beaucoup d'homme dépeint par Goldoni, l'erreur d'être aux petits soins pour celle qui n'est que caprices. Force est de reconnaître que  les femmes sont infiniment mieux caractérisées que la plupart des hommes. La mise en scène de Clément Hervieu-Léger est d'un tel tonus qu'on suit amusés de bout en bout le déroulement de la fête. Laquelle se clôt sur une séquence chantée et dansée qui là met  carrément en joie. Jusqu'au 29 novembre Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07  34 50

vendredi 22 novembre 2019

Mephisto (Rhapsodie) Mise en scène Jean-Pierre Baro

Comédien d'un talent dit-on hors du commun, Gustaf Grüdgrens fréquenta avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir l'avant garde artistique et intellectuelle de son pays. Il fut aussi l'amant de Klauss Mann dont il épousa Erika, la soeur. Au grand dam de ses anciens proches, il fit allégeance au nazisme quand ceux-ci triomphèrent.Klauss Mann relata son sinueux  parcours dans son livre Méphisto. Lequel a été actualisé par le metteur en scène Jean-Pierre Baro et l'écrivain Samuel Gallet. Le spectacle  se situe dans la période de déliquescence sociale et politique que nous traversons.  Les acteurs d'une troupe de province sont divisés entre tenants d'un théâtre engagé et fervents du répertoire classique. Aimeric Dupré, l'un des comédiens les plus talentueux de la troupe est  si remonté contre l'un de ses partenaire, membre d'un parti qui attise la haine des étrangers, que leur discussion tourne à la rixe. Avide de gloire, il prend la décision de monter  à la capitale où il devient peu à peu  un acteur populaire que les  discours de ceux qui veulent reconstruire le pays réel, c'est - à dire les suprémacistes blancs, ne le choquent plus. Il continuera, se persuade t'il, à lutter de l'intérieur. Il ne changera plus d'attitude même lorsque certains de ses anciens proches sont victimes  de l'idéologie mortifère désormais victorieuse. Sur le plan de la mise en scène Jean-Pierre Baro fait preuve d'un telle maîtrise que le spectacle devient une chambre d'écho du monde tel qu'il se profile. Jean-Pierre Baro, sur qui pèsent des soupçons aussi lourds que sur Polansky, n'a aujourd'hui guère la cote. Considérant que confondre les métiers de journaliste et  de juge peuvent aboutir à un déni de justice je me contente de constater que cet homme de théâtre fait preuve d'un métier sûr  et dirige ses acteurs (Guillaume Alladi Mireille Roussel, Pauline Parigot,Tonin Palazzotto... ) avec doigté.  Jusqu'au 1er décembre Théâtre des quartiers d'Ivry tél 01 43 9O 11 11

samedi 16 novembre 2019

Vents contraires Texte et mise en scène Jean-René Lemoine.

Dès la première scène au cours de laquelle Marie (Nathalie Richard) se désole de la fadeur de sa vie et reproche à Rodolphe, son amant (Alex Descas) ses comportements  et son langage sans surprises, on se trouve face à des êtres qui veulent coûte que coûte  changer le cours de leur existence et à d'autres que ce désir anéanti. Mais pour aller sa route à  sa guise, Marie a besoin de trouver de l'argent. Leila (Anne Alvaro) qui, était il y a peu une styliste à succès évidement pourvue de biens n'est à présent plus dans la course.  Pour se remettre à flot il lui faut à elle aussi trouver du pognon. Or Marthe (Norah Krief) la demie soeur de sa compagne (Marie-Laure Crochant) a hérité d'une fortune...  Sa rencontre amoureuse avec Salomé (Océane Cairaty), une jeune femme  résolue, incarnant une jeunesse pour qui  compte en priorité la réussite, va avoir de sérieuses répercussions sur son avenir. Après avoir écrit, joué  et monté deux superbes monologues, Jean-René Lemoine, ausculte d'implacable façon un monde,  où l'argent,  même chez ceux qui sont en proie à des sentiments dévastateurs,  est immanquablement présent.  Bien qu'elle  baigne dans un climat houleux et nous met face à des personnages gravement endommagés, la pièce  provoque sans cesse le rire. Il est vrai que les six comédiens ont des présences qui en imposent et savent passer, sans avoir l'air d'y toucher, de la  gravité à la légèreté. Jusqu'au 24 novembre MC93 Bobigny tél 0 41 60 72 72

dimanche 10 novembre 2019

21, Rue des sources. Texte et mise en scène Philippe Minyana

Ecrivain de théâtre et non des moindres, Philippe Minyana n'a jamais fait mystère de sa hantise du passé. Accompagnée de l'Ami, Nadine se retrouve dans la maison où elle a passée sa vie. Sans nostalgie mais avec parfois des accès d'acrimonie le fantôme qu'elle est devenue s'éveille à ses souvenirs. Lesquels ne sont pour la plupart guère réjouissants. Sa mère tenait, avec l'aide de ses trois filles, une épicerie. Au cours de la visite des pièces du petit immeuble que son père a construit et dont elle souligne la laideur, elle s'enquière auprès de l'Ami du sort de ceux qu'elle a connus. La plupart ne sont plus de ce monde, d'autres sont en maison de retraite. Peu d'entre eux échappent à sa hargne. Le parler aigre que Minyana manie avec un art consommé suscite fréquemment le rire.  Le climat s'adoucit aussi à l'évocation  de moments heureux. Tel, pour Nadine, la nuit où sa mère la fit descendre à la cave voir son père fabriquer de la gnôle.L'Ami, lui se remémore du bonheur que lui procuraient ses ballades en solitaire dans la campagne. Les deux comparses font tout du long des allers et venues dans le temps. L'histoire de chacun est marquée par les évolutions de la société. Nadine se maria. Son couple fut aussi mal assorti que celui de ses parents. Elle eût trois enfants qu'elle étouffa, surtout  l'aîné, de son amour.  Sa progéniture partie, sa peine à vivre se fit plus grande. Elle fit plusieurs tentative de suicide. Finit par arriver à ses fins. Si malgré la poisse dont il est constamment question le spectacle enchante c'est que l'auteur-metteur en scène a trouvé en Laurent Charpentier et Catherine Matisse des comédiens bluffants de savoir-faire. Il est vrai qu'il est réputé pour diriger ses interprètes avec un rare brio. La pièce, on l'aura saisi, est quant à elle une véritable perle. Jusqu'au 1er décembre Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21.

mercredi 6 novembre 2019

J'ai des doutes Textes de Raymond Devos. Spectacle de François Morel

Je hais les haies, les murs qui enferment disait Raymond Devos qui savait que l'absence de liberté met à mal la possibilité de se construire une vie intérieure. Il avait trouvé à travers ses sketchs, que se réapproprie avec un poésie aussi craquante que la sienne François Morel, le moyen de s'échapper et de faire planer le public. La filiation entre les deux artistes est particulièrement heureuse. Comme Devos, Morel a à ses côtés, le plus souvent au piano, un complice. Si le premier prenait son partenaire fréquemment à parti, le second a plutôt tendance à le valoriser. Il est vrai qu'Antoine Sahler (en alternance avec Romain Lemire) est un interprète accompli. Et à l'instar de Morel un sacrément bon musicien. Le spectacle est émaillé d'irrésistibles transitions musicales. Si Devos avait un phrasé si peu ordinaire qu'il ne peut s'oublier, Morel se sert, pour sa part, d'une voix souvent tonitruante et de bidonnantes grimaces. Et l'on retrouve l'art consommé de jongler avec les mots de l'humoriste qui, il y a dix ans, a pris la poudre d'escampette. Nous laissant en héritage des moments de grâce tel celui, où comme dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, il raconte comment il caressa la main d'une belle femme puis d'une autre moins attrayante et enfin d'une troisième qui la lui laissa. Un spectacle qui rappelle que l'absurde (mot qu'on accola à l'univers de Devos) n'est pas creux. On le quitte ragaillardi. Jusqu'au 5 janvier La Scala tél 01 40 03 44 30

mercredi 30 octobre 2019

Un amour de résistance de Gilles Rozier

La démarche de Gilles Rozier est inhabituelle puisqu'il fait jouer le personnage unique de sa pièce lors de certaines représentations par un homme ((Xavier Béja) d'autres fois par une femme (Chantal Petillot). Lors de la représentation à laquelle j'ai assisté c'est le narrateur qui était en scène. Ce personnage au départ d'une innocence carabinée se trouve pris dans les soubresauts de l'Histoire puisque la pièce débute alors que les nazis deviennent maître du pays. Traducteur d'allemand et épris de littérature germanique, le timide provincial est mis au service du chef de la Gestapo. Ce qui lui offre l'occasion de croiser un jeune juif qu'il réussit à faire s'évader. S'il sauve ce garçon d'une mort certaine c'est moins par courage qu'à cause de l'attrait qu'exerce sur lui le fugitif qu'il cache dans la cave de la maison où il vit avec sa mère et sa soeur. Laquelle s'est enamourée d'un SS. Les deux hommes que rapproche l'amour de Goethe, des frères Mann et d'autres génies de langue allemande, deviennent amants. Un événement gravissime va pousser celui que sa vie de reclus insupportait toujours davantage à prendre le large. Resté seul après la guerre, celui qui tolérait mal l'attiédissement de son partenaire, aura désormais une vie affective et sexuelle désertique. Il finira plongé dans la déréliction. Metteur en scène ingénieux, Gabriel Debray rend ce monologue aussi pognant que prenant. Du 15 au 18 puis du 22 au 24 novembre et une intégrale au cours de laquelle les deux comédiens se succèdent le 25 novembre.Le Local 18, rue de l'Orillon 75011

mercredi 16 octobre 2019

Maldoror d'après Les chants de Maldoror du comte de Lautréamont.

Peu d'écrivains sont, comme Isidore Ducasse dit le comte de Lautréamont, allés jusqu'aux confins de leur personne. En portant à la scène, son oeuvre, Les chants de Maldoror, le metteur en scène et comédien Benjamin Lazar réussit un stupéfiant geste artistique. Mort à 24 ans en 1870, Lautréamont n'a pas attendu Freud pour être averti que nul n'est coupable de ses pensées. C'est d'une plume saignante qu'il dévoile les visions malfaisantes qui lui traversent l'esprit. Sa férocité est par endroit d'une telle allégresse qu'elle en devient cocasse. On sourit moins quand ses hallucinations prennent le dessus. S'il arrache a ses ténèbres des pages somptueuses c'est que, lointain parent de Baudelaire, il a, comme le faisait remarquer un ami, l'écriture à la fois obscure et étincelante. Comparant la mer et le coeur de l'homme, il écrit que ce dernier est plus profond et insondable. On comprend que les surréalistes eurent pour ce poète une admiration éperdue. La réussite du spectacle tient aussi aux créations sonores prodigieusement singulières de Pedro Garcia-Velasquez et d'Augustin Muller qui jamais noient les mots jaillis de la bouche de l'interprète. Les deux films projetés au cours de la représentation en disent, eux aussi, long sur l'état d'égarement de l'auteur. Si le premier embrasse des paysages du Paris que connut Lautréamont, le second s'attarde sur une nature plus onirique que réelle. Lazar nous fait, comme il en a le talent, entrer dans un monde où la raison s'est éclipsée. Jusqu'au 19 octobre Athénée-Théâtre Louis Jouvet tél 01 53 05 19 19

vendredi 11 octobre 2019

Stalonne d'après la nouvelle d'Emanuelle Bernheim

L'écrivaine et scénariste Emmanuèle Bernheim (1955-2017) avait le don d'écrire des oeuvres brèves mais d'une densité considérable. Stalonne en est un parfait exemple qui décrit comment la découverte de Rocky, un homme à qui la défaite donne des forces nouvelles, qu'interprète Sylvester Stalonne provoque chez Lise, secrétaire médicale de 25 ans, le désir de changer le cours de son existence. L'ardeur à vivre qu'elle se découvre la pousse à reprendre des études de médecine, à prendre ses distances avec ses parents et surtout à s'entraîner à la boxe. Ses décisions sont aussi abruptes que vitales. Un nouvel et bel amour puis la naissance d'un puis de deux enfants ne lui font pas oublier la dette qu'elle a contractée envers Stalonne dont elle va voir tous les films dans lesquels il se déploie. Lorsqu'il connaît un passage à vide et qu'elle le surprend le visage convulsé et déprimé, elle prend la décision de lui léguer une partie de ses revenus. Peu après elle a la joie de constater qu'il a remonté la pente. Le quotidien de Lise devenu si attrayant va, lui, subir de graves revers. Adapté pour la scène par Fabien Gorgeart, cinéaste dont ce sont les débuts au théâtre, ce récit d'un surprenant transfert amoureux est d'une grâce absolue. Comédienne lumineuse, Clothilde Hesme fait de Lise un personnage tout de poésie. On ne saurait oublier ces moments où ses cours de boxe se transforment en numéros de claquettes. Elle s'est trouvé en la personne du pianiste Pascal Sangla un partenaire à sa mesure. Attaché à sa boîte à rythme, il incarne, en créant des musiques, toutes les figures masculines mais aussi féminines qui entourent la jeune femme. Un spectacle qui, à l'image de la rencontre que fait Lise avec la vedette la plus populaire des années 70, met le coeur au galop. Jusqu'au 26 octobre Dans le cadre du festival d'automne Cent Quatre Paris tél 01 53 35 50 00

jeudi 3 octobre 2019

Madame Zola d'Annick Le Goff

A son arrivée chez elle, après la cérémonie - qui se déroula en 1908 c'est-dire six ans après sa mort - au cours de laquelle les cendres d'Emile Zola ont été transférées au Panthéon, Alexandrine, sa femme, prise d'une méchante toux appelle Fleury, son apothicaire. Cet homme est réputé pour les recettes dont il est l'inventeur. Même si elle se montre parfois d'une humeur de dogue, Alexandrine peu à peu, se confie à celui qu'elle considère avec une sympathie qui va en s'accentuant. Alors qu'elle parle, allongée sur un divan, il a, lui, pris l'habitude de s'asseoir derrière elle, comme le font à cette époque les apprentis psychanalystes. Mine de rien, Fleury pousse madame Zola à aller au fond des méandres de sa mémoire. Et de se souvenir qu'au yeux de la mère de l'écrivain, elle n'était pas d'assez haute condition. Elle en arrivera à se délester d'inavouables secrets. Et l'on en apprend de belles. De là à se demander si elle n'inspira pas le personnage de Nana... Il apparaît petit à petit qu'Alexandrine et Fleury (dont elle tient à ce qu'il jette, lui aussi le masque) ont en partage d'avoir connu une vie conjugale mouvementée. Haï par les nationalistes parce qu'il avait fini par prendre fait et cause pour Dreyfus, Zola fut l'objet de menaces et même de tentatives de meurtre.Elle n'en mena, elle-même, pas large. Si le spectacle de bout en bout accroche c'est que l'écriture d'Annick Le Goff est d'une clarté et d'une saveur peu courantes. Anouche Setbon, la metteuse en scène a de plus trouvée en Catherine Arditi, tantôt franche du collier, tantôt toute de sensibilité une Alexandrine (Coco dans les moments d'intimité avec celui qui deviendra son mari) attachante au possible. Face à elle Pierre Forest compose avec un talent aussi discret qu'éprouvé un homme dont les remarques avivent ou apaisent des tensions qui font échos aux siennes. Petit Montparnasse tél 01 43 22 77 74

lundi 30 septembre 2019

Jules César de Shakespeare

Fondateur du collectif "Les possédés" et aujourd'hui à la tête du Centre dramatique de Bretagne à Lorient, Rodolphe Dana (dont plusieurs des mises en scènes sont mémorables) se confronte aujourd'hui a Jules César,une des pièces de Shakespeare aussi célèbre (notamment grâce au film qu'en a tiré Joseph Mankiewicz) que peu jouée. Un groupe de sénateurs dont l'éloquence n'a d'autre but que de pousser au meurtre de Jules César persuadent leurs pairs que le vainqueur des Gaulles veut instaurer la plus liberticide des tyrannies. Après avoir été convaincu par sa femme qui, sensible aux augures, l'avait implorée ne pas se rendre à la célébration organisée en son honneur, César baisse la garde. Mal lui en prend. Les patriciens aux haines recuites le lardent de coups de couteaux. La scène où chaque blessure fait jaillir son sang est de celles qui ne se peuvent oublier. Le dernier à le transpercer de sa lame est Brutus pour qui il nourrissait une profonde tendresse. Si le favori aimait, lui aussi, le général, son coeur, dit-il, penchait davantage encore pour Rome. Au forum Marc Antoine que cet assassinat à éprouvé au plus profond a une tirade d'une majesté qui soulève les foules. L'armée dirigée par Brutus et Cassius, son âme damnée, s'affronte à celle de Marc Antoine soutenu par Octave, le fils adoptif de César. Constatant combien les femmes jouent aujourd'hui en politique un rôle déterminant, celui de César a été attribué a Martine Chevalier tandis que Georgia Scalliet assure celui de Marc Antoine. Toutes deux, comme Nazim Boudjenah à qui échoit le rôle de Brutus, sont grandioses. Un spectacle au dispositif bi-frontal qu'apprécieront autant les jeunes que les moins jeunes spectateurs. Jusqu'au 3 novembre Comédie-Française Vieux-Colombier tél 01 44 58 15 15

samedi 28 septembre 2019

L'île des esclaves de Marivaux

Jacques Vincey a confié à cinq comédiens qui font leurs premières armes professionnelles les rôles de L'île des esclaves, une pièce en un acte dans laquelle Marivaux, dont on connaît l'hyper-acuité intellectuelle, en dit long sur ce que lui inspire les liens de classe. Un homme et une femme de haute extraction, tous deux dans la fleur de l'âge, échouent dans une île en compagnie de leur serviteur. Magistrat du lieu doué de dons magiques, Trivelin transforme les maîtres en esclaves et ces derniers en puissants. L'âge tendre pouvant être coriace, les anciens esclaves commencent par se venger de belle manière de ceux dont ils ont subis le joug et les caprices. L'ex gentilhomme se verra même poussé à se livrer à quelques arlequinades. Après avoir plastronner, Arlequin se lasse de la situation inusitée qui lui est échue. Cléanthis, l'esclave d'Euphrosine dont la fierté en a pris un coup, fera de même. Les jeux de miroirs dans lesquels Marivaux était passé maître s'ébrèchent. Le premier revirement, celui d'Arlequin, pourrait être comparé à ces illuminations dont Claudel se fera plus tard une spécialité. Tout se joli monde retourne à Athènes dont ils sont partis. Rien ne dit que les prises de conscience des maîtres ne vont pas s'y volatiliser. Merveilleusement accompli, le spectacle se termine par un épilogue où le metteur en scène a confié à ses jeunes interprètes le soin de livrer leur vision du monde dans lequel il leur faut vivre. Si une des actrices loue la puissance nouvelle des femmes, un de ses partenaires, qui se dit épris de sciences et de logique, ne cache pas son pessimisme sur le devenir de l'humanité. Le sentiment général est qu'on est aussi peu tiré d'affaire qu'il y a 300 ans...Jusqu'au 5 octobre Théâtre Olympia Tours Tél 02 47 64 50 50 Ensuite tournée dont les premières dates sont les 17 et 18 octobre à Amboise, du 5 au 9 novembre à au Préau-Centre dramatique national de Normandie -Vire, les 13 et 14 nov à L'avant-Seine-Théâtre de Colombes, le 19 nov à Ma scène nationale-Pays de Montbeliard.

mardi 24 septembre 2019

La puce à l'oreille

De toutes les pièces de Georges Feydeau, La puce à l'oreille est, et de loin, la plus débridée. Chacun semble avoir perdu les commandes de son esprit. Tout part de la certitude qu'a soudain madame Chandebise d'être trompée par son mari. Après avoir mis sa meilleure amie dans la confidence elle lui demande s'en mêler. Ce qui va déclencher une multitude de catastrophes. D'autant que l'époux a pour sosie un soiffard qui fait office de valet dans un hôtel de passe... Il importe dans ce type de répertoire que les comédiens fassent preuve d'un bel abatage scénique. Ce qui est le cas de Thierry Hancise, Cécile Brune et Nicolas Lormeau qui, depuis longtemps engagés au Français, ont du métier à revendre. Leurs partenaires sont, pour la plupart, moins à leur affaire. Il est vraisemblable qu'au fil des représentations ils auront trouvés leurs marques. Dans le registre du théâtre de boulevard, Feydeau est sans égal. Sa machinerie est d'une précision diabolique. C'est pourquoi si peu de metteur en scène arrivent a en restituer la somptueuse démence. En alternance jusqu'au 23 février Comédie Française tél 01 44 58 15 15

dimanche 22 septembre 2019

Orlando de Virginia Woolf

A chacune de ses créations la metteuse en scène anglaise Katie Mitchell recours à quantité d'artifices techniques. Comme dans ses précédents spectacles une narratrice est présente sur le plateau où l'intrigue est filmée et projetée sur un écran qui surplombe la scène. Comme d'autres avant elle (notamment Bob Wilson) elle se mesure à Orlando,sans doute le texte le plus insituable de Virginia Woolf puisqu'il débute sous le règne d'Elisabeth 1er et s'achève en 1928, date où son écrit est publié. Homme jusqu'à 30 ans, Orlando se retrouve, après un long sommeil, dans le corps d'une femme. Si sa vie n'arrête de prendre d'aussi étranges tournures, elle reste fidèle à la poésie, sa seule véritable passion. Pour le reste elle s'adapte au rythme de ses mutations. Si elle répond aux sollicitations des femmes d'abord, des hommes ensuite, elle a fréquemment un vital besoin de solitude. Ce qui ne l'empêche pas de céder à l'attrait des banquets et autres réjouissances. En fin de parcours elle s'avoue que malgré les innombrables péripéties qui ont jalonnées sa vie, celle-ci lui a échappée. On a compris que les codes de la vraisemblance n'auront cessés de se dérober. Katie Mitchel a, cette fois, pour interprètes les comédiens de la Schaubühne berlinoise, une troupe dont la réputation n'est plus à faire. D'où vient alors un insidieux sentiment de lassitude? Sans doute d'un texte trop touffu qui aurait gagné à être allégé. Jusqu'au 29 septembre Odéon Théâtre de l'Europe tél 01 44 85 40 40

vendredi 20 septembre 2019

I am Europe

Considéré comme l'un des grands dramaturges allemands d'aujourd'hui Falk Richter dépeint à travers huit comédiens et danseurs issus de divers pays l'interminable tourbillon des malheurs qui ont et continuent à frapper l'Europe. Les interprètes parlent dans leur langue laquelle est traduite sur un écran. Force est de reconnaître le manque relatif d'originalité de l'inspiration de l'auteur. Que les actuels responsables ressemblent davantage à des chefs d'entreprise qu'à des chefs d'Etat nous l'entendons ou le lisons tous les jours dans les médias. Le massacre en 1961 par la police de Papon au bas mot de centaines d'algériens nous est hélas connu. Ce qui n'empêche pas l'auteur d'y longuement revenir. Il est vrai que les plaies provoquées chez les descendants des victimes ne se cautérisent pas et expliquent la haine de certains d'entre eux. Richter insiste également sur les dommages provoqués chez les plus démunis par l'intégrisme néo-libéral lequel provoque le succès des leaders populistes. Beaucoup plus captivants sont les récits des acteurs qui décloisonnent leur mémoire pour évoquer l'overdose de malheurs qui ont été les leurs. Etrangement c'est un comédien (Douglas Grauwels) qui, refusant de jouer le jeu, nous fait le seul récit qui met du baume au coeur. Familier de la ville de Gand, il a constaté que dans un des quartiers où vit une population miséreuse, des initiatives ont été prises qui permettent aux habitants de sortir de la mouise. Cela grâce à la création d'une monnaie locale appellée Torrekens laquelle leur permet d'initier des projets (comme la création de potagers) qui rendent leurs vies moins misérables. Sur le plateau occupé par des écrans, des cubes, une table et quelques chaises les interprètes dansent, chantent, font des prouesses physiques et se font - malgré les textes qui leur sont échus - applaudir à tout rompre. Jusqu'au 9 octobre Odéon Ateliers Berthier 17e tél 01 44 85 40 40

jeudi 5 septembre 2019

Le cours classique de Yves Ravey

Alors qu'il réalisa des années durant des spectacles marquants, Joël Jouanneau semblais avoir pris ses distances avec la scène. Il n'en est heureusement rien puisqu'il a adapté avec Sandrine Lanno, qui l'a ensuite mis en scène, le texte de Yves Ravey "Le cours classique". Conrad Bligh, professeur principal d'un collège, prend à partie une classe d'élèves qui lors d'un cours de natation ont fait boire la tasse a leur professeur d'anglais aux prouesses nautiques peu éclatantes. Alors qu'il s'apprête à reprendre son cours sur Gide surgit monsieur Saint Exupéry, le censeur des études. Pour lui il ne fait pas de doute qu'il y ait eu de la part de deux élèves tentative d'assassinat. Chez cet homme aux certitudes bétonnées la puissance des mots s'exerce à plein. On devine entre les deux hommes, celui dont la peine à vivre est plus grande et qui est de ce fait plus porté à la tolérance et son supérieur qui croit à sa mission d'autorité morale, une sourde tension. Le public apparaît tantôt comme la classe des élèves à qui il fait reproche de leur comportement, à d'autres moments comme des membres de la commission qui doit statuer sur le sort des deux jeunes gens. Si la loquacité de l'un laisse l'autre coi, ce dernier n'est pas sans réagir. A l'aide de souvenirs à priori sans lien avec les discours enflammés de son interlocuteur, il vide son sac et donne ce faisant une vision de l'enseignement on ne peut plus éloignée de celle du censeur. Il ne tombe pas pour autant dans l'évocation d'un bel autrefois où, se souvient-il, il fut envoûté par un professeur au passé trouble dont les sévices moraux n'avaient rien à envier à celles de Saint Exupéry. Il n'est certes pas nouveau que des jeunes enrégimentés favorisent la montée d'une pensée totalitaire. Le prodige est que ce spectacle alarmant fasse constamment sourire. Qu'il soit puissamment interprété par Philippe Duclos et Gréguoire Oestemann, un comédien d'un talent exceptionnel qui, après avoir été porté aux nues, semblait depuis quelques ans avoir perdu les faveurs des metteurs en scène et que l'écriture d'Eric Ravey soit surprenante de précision et de surprises ne sont évidement pas étranger à sa réussite. Jusqu'au 29 septembre Théâtre du Rond-Pont tél 01 44 95 98 21

dimanche 28 juillet 2019

Quelques pépites dénichées dans le Off d'Avignon

On peut évidement déplorer qu'il y ait dans le off d'Avignon un nombre décourageant de spectacles. Et que cela va en s'aggravant. Mais il importe aussi de se réjouir que la culture marchande aujourd'hui tellement soutenue n'y ait pas sa place. Quel soulagement enfin de découvrir des productions qui ne soient pas assorties de projections vidéos et dans lesquelles les comédiens jouent sans ces satanés micros hf. Ce qui frappe en premier dans les quelques représentations auxquelles j'ai eu l'occasion d'assister c'est que le passé y prend le dessus sur le présent ou le nourrit. Il est souvent question de la part d'ombre de personnages chez lesquels on ne l'aurait pas soupçonnée. Dans "Le dossier Jouveau" de Viviane Point auquel s'attaque Taîdir Ouazine une étudiante découvre aux archives de la préfecture de police une affaire particulièrement gratinée de spoliation de bien juifs. Son travail prend vite des allures d'enquête au cours de laquelle il se révèle qu'un homme éminemment respectable ne recula devant aucune saloperie lorsque son intérêt matériel mais aussi affectif était en jeu. La force de la présence des comédiens (Eloïse Auria, Catherine Aymerie, Julien Favart et François Macherey) rend captivante cette affaire tirée de faits réels. "Née un 17 octobre" de Rachid Benzine lève d'autres lièvres. Au cours de la soirée d'anniversaire d'une fille inscrite à Science Po qui vit on ne peut plus chichement avec son père et son grand père algériens les discussions tournent, comme c'est l'habitude, au vinaigre. L'aïeul (prodigieux Hamou Graïa), qui sur sa vie passée n'a jamais pipé mot, fouille soudain dans les replis les plus douloureux de sa mémoire. Le récit qu'il fait laisse ses interlocuteurs mais aussi le public ébranlé.C'est de l'Algérie qu'il est aussi question dans "Et le coeur fume encore", un spectacle d'Alice Carré et Margaux Eskenazi qui s'est bâti sur des témoignages recueillis chez des parents et des proches des comédiens.Et chacun de franchir les abimes du temps et d'évoquer des tensions communautaires ou politiques qui ne se sont jamais totalement apaisées. Les scènes se succèdent souvent poignantes et jouées par de jeunes acteurs dont on voit poindre le talent. En chemin on croise l'éditeur Jérôme Lyndon qui fut condamné pour avoir publié Le déserteur de Kateb Yacine. Si les personnages de "Noces de corail" de Laure Loëc que mettent en scène Zakaryia Gouram et Frédéric Thibault se focalise également sur des êtres qui en bavent ils ne sont,eux, pas victimes de l'Histoire. Elle et Lui forment un couple ou si l'on préfère un duo inopiné et savoureux. Leur vie prend une autre tournure quand arrive Agathe, leur fille à qui un corail pousse dans le cerveau. Elle et Lui vont tenter de ruser avec le malheur. Lequel aura raison de leur complicité. Une écriture aussi incongrue que riche de finesses, une mise en scène fourmillante d'inventions, des comédiens épatants et le tour est joué. "Le fantôme et Mme Muir" d'après le roman de R.A. Dick est, quant à lui, une petite merveille. Une jeune veuve qui vivait dans la compagnie insipide de sa belle famille part s'établir dans une maison isolé ou elle découvre la présence d'un fantôme. Grâce à qui sa vie ralentie n'est plus qu'un souvenir. Libérée des lourdeurs du quotidien, elle fait connaissance d'un metteur en scène de cinéma au charme duquel elle est pourrait succomber. L'époque victorienne dans laquelle elle vit et qui la marque au plus profond ne favorise pas ce projet. Le réalisateur Michel Favart, dont c'est l'une des premières tentatives théâtrales, a concocté un spectacle écrit d'une plume raffinée par Catherine Aymerie qui interprète madame Muir.Les autres rôles sont défendus avec délicatesse mais aussi infiniment de drôlerie par François Cognard, Alexandre Zambeaux et Paula Brunet Sancho. Deux mots enfin sur "Carmen Flamenco" adaptation pour sept danseurs, chanteurs, musiciens et acteurs d'après Bizet et Mérimé dont l'attractivité attire, et c'est justice, les foules. Une mention spéciale à la danseuse de flamenco Ana Pérez dont la présence laisse ébloui.

jeudi 4 juillet 2019

Why ? Texte et mise en scène Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

L'espace est comme toujours dans les spectacles de Peter Brook spartiatement meublé. Trois chaises de bureau occupent le plateau tandis que trois comédiens, Hayley, Kathryn Hunter et Marcello Magni interprètent en langue anglaise de manière joliment saugrenue un texte qui dans un premier temps évoque un dieu inventeur, entre autres singularités, du théâtre. De la à se demander si c'est le théâtre qui inventa la vie ou au contraire la vie qui avait besoin de théâtre. Après ces considérations philosophico-facétieuses un glissement s'opère et les acteurs évoquent l'immense metteur en scène russe Vsevold Meyerhold. Durant les permissives années vingt et jusqu'en 1938 ses spectacles étaient accueillis avec enthousiasme. Puis le vent tourna. Son théâtre fut fermé Quant à Meyyerhold, alors âge de 66 ans, accusé d'entorses à la loi, d'anti-communisme et de complicité avec des puissances étrangères, il fut arrêté, torturé et contraint sous la menace de nouveaux coups de signer de faux aveux. Comme tant d'autres intellectuels et artistes, il finit exécuté. Zinaïda Reich, sa femme et interprète principale fut peu après trouvée dans son appartement lacérée de coups de couteaux. Crime commis, on le sut plus tard, par la police de Béria. Une guerre obstinée contre les artistes, on en a constamment la preuve, se poursuit dans l'actuelle Russie. Ajoutons que des images des victimes et des bourreaux conçues par Gabrielle Lubtchansky sont à de nombreuses reprises projetés sur le mur du fond du théâtre. Un spectacle d'une sobriété et d'une puissance qui laisse pantois. Jusqu'au 13 juillet Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07 34 50

vendredi 21 juin 2019

Madame Favart de Jacques Offenbach

Le bicentenaire d'Offenbach est l'occasion de faire connaître une de ses oeuvres qui, après avoir connu le succés, est tombée dans l'oubli. L'histoire, évidement cintrée, se déroule durant le règne de Louis XV. Un de ses maréchaux veux faire de la comédienne Justine Favart sa maîtresse. Or celle-ci a un mari qu'elle n'a nul désir de tromper. Le couple doit, pour échapper aux assiduités de la puissante vieille ganache, se cacher et vivre séparés. Justine qui a tous les culots se fait passer pour une domestique. Mais cela suffira-t-t-il a décourager un prétendant gouverné par ses sens? Si le premier acte n'a pas le charme vaudevillesque de La Belle Hélène ou de La vie parisienne il n'en va pas de même des deux suivants. Le parlé-chanté qui est la marque du compositeur y est devenu d'une irrésistible séduction. La musique qui a pris l'ascendant sur les mots enchante. D'autant que les ondes de la voix de Marion Lebégue, à qui échoit le rôle titre, transportent. Elle a trouvée en Christian Helmer et Anne-Catherine Gillet des partenaires à sa taille. Si l'on ajoute que Anne Kessler, dont les mises en scène de théâtre sont pour la plupart d'une extrême délicatesse, se mesure avec bonheur à une oeuvre mi-lyrique qui foisonne de quiproquos et que la scénographie signée Andrew D. Edwards est d'un goût aussi sûr qu'inhabituel, on aura compris que cette Madame Favart mérite la (re)découverte. Jusqu'au 30 juin Opéra Comique Tél 01 70 23 01 31

dimanche 16 juin 2019

La vie de Galilée de Bertold Brecht

Galilée (1564-1642) était un homme de sciences que les idées nouvelles comme les mets confectionnés avec soin mettaient en appétit. Ses recherches ont contredit des convictions, essentiellement en matière d'astronomie et de physique, ancrées depuis des siècles dans les esprits. Si les résultats des travaux qu'il mena avec ses jeunes disciples le mirent en joie, elles lui valurent aussi de solides inimitiés. La plupart des gens d'Eglise appréciaient évidement peu que ces considérations cosmologiques se substituent à la foi. Si la terre n'est plus, comme il le découvrait, au centre de l'univers,qu'en est-il de l'homme, créature de dieu? Ses ennemis parvinrent en ces temps d'Inquisition à convaincre le pape, pourtant épris de savoir, de menacer le savant du pire. Terrifié par la vision des instruments de torture Galilée abjura. Cela au grand dam de ses partisans. Auteur dramatique d'une impressionnante puissance, Bertold Brecht savait d'expérience que les pensées audacieuses ou qui simplement dépassent le sens commun risquent fort d'aller à la casse. Cependant étranger au défaitisme il fait aussi voir qu'au soir de sa vie, sous ses airs dociles, Galilée n'a pas renoncé à faire répandre le fruit de son travail. Cette pièce a visiblement inspiré Eric Ruf dont la mise en scène est un éblouissement. Si au début du spectacle les conversations sur l'infini qui se déroulent dans un lieu clos captivent, la suite tient en haleine. Hervé Pierre, dont le registre est immense, compose un Galilée tantôt haut en couleur, faisant à d'autres moments le dos rond. Une étincelante distribution (Florence Viala, Jean Chevalier, Guillaume Galienne... ) contribue, elle aussi, à la réussite du spectacle dont le décor fait de toiles peintes aux motifs religieux laisse subjugué. On ne saurait, en effet, mieux faire voir l'emprise, en ces temps du catholicisme et la fascination qu'il exerçait. Jusqu'au 21 juillet Comédie-Française Richelieu tél 01 44 58 15 15

dimanche 2 juin 2019

An Irish Story de et avec Kelly Rivière

Seule en scène, Kelly Rivière, comédienne capable de jouer de tous les registres mais qui était jusqu'à présent inconnue du public, fait avec An Irish story un triomphe. Elle y raconte une saga familiale qui débute en Irlande et se poursuit en Angleterre et en France. Venu d'un village irlandais chercher du travail à Londres,Peter O'Farrel, le grand père, eût avec sa femme, Margaret, de nombreux enfants. Ce qui ne l'empêcha pas de prendre la poudre d'escampette. L'ombre de cet événement n'a cessé de peser sur les épaules de sa petite fille qui se mit en tête de retrouver sa trace. Initiative d'autant plus difficile que sa mère se dérobe à ses questions et devient, quand elle insiste, gracieuse comme un fagot d'épines. Elle finit pourtant par la convaincre de l'accompagner sur les lieux où vécut l'aïeul. Les personnages que Kelly croise au cours de cette recherche sont innombrables. Connaissant la force de la dérision, elle compose une foule de réjouissantes silhouettes et passe avec une aisance sidérante d'une langue et d'un accent à l'autre. Son abattage et son talent à jongler avec les situations font merveille. Elle finira par déterrer un secret qui, toute volubile qu'elle soit, la laissera sans voix. En réinventant un pan de l'histoire de sa famille irlandaise, Kelly Rivière nous offre un spectacle plein de bifurcations aussi inattendues que jubilatoires. Jusqu'au 30 juin Théâtre de Belleville tél 01 48 06 72 34

vendredi 24 mai 2019

Cataract Valey d'après Camp Cataract de Jane Bowles

La metteuse en scène et comédienne Marie Rémond ne cesse de se réinventer. Elle a, cette fois, adapté avec Thomas Quillardet "Camp Cataract" de Jane Bowles, immense écrivaine américaine trop peu connue, dont elle tire un spectacle d'une beauté hallucinatoire. Malade des nerfs, Harriet (rôle que s'est réservée Marie Rémond) s'est, comme chaque année retirée quelques temps dans un camp de vacances situé à proximité d'une chute d'eau. Elle y séjourne dans une austère cabane en bois. Ce qui la change du confort désuet de l'appartement qu'elle partage en ville avec ses deux soeurs et le mari de l'une d'entre elle. Sadie, sa soeur célibataire l'abreuve de lettres dans lesquelles elle la prévient contre les dangers venant de l'extérieur et vante la douceur régnant dans leur foyer. On comprend à travers ces lignes qu'elle ne peut se passer de la présence de sa cadette. Il suffit, à la metteuse en scène de décrire un dîner où se trouvent réunis les membres restants de la famille pour comprendre que Sadie, personne sans âge à l'aspect bonnasse, est considérée non seulement comme la bonne à tout faire mais aussi comme une femme à l'esprit dérangé. N'y tenant plus, alors que le médecin a stipulé qu'Harriet ne doit pendant son séjour au loin ne pas recevoir la visite de ses parentes, Sadie se rend dans son havre de paix. La jeune femme qui savourait sa solitude ne sait comment faire face. Si les deux soeurs semblent exsuder le même mal de vivre, elle sont aussi les portraits inversés l'une de l'autre. Alors qu'Harriet est désordonnée et incapable de prendre une décision, Sadie vit accrochée à ses habitudes. Son intrusion dans la région à la nature bruyante où elle croise un marchand de souvenir indien, dont une main qui n'a pas été maquillée lui fait comprendre qu'il se joue des touristes, la trouble au plus profond. Comme Marie Rémond, Caroline Arrouas impose une présence d'une force peu commune. Difficile de ne pas rester admiratif devant la singularité de trait et d'inspiration de cette peinture d'une humanité mal en point. Jusqu'au 15 juin Odéon Berthier 17e tél 01 44 85 40 40

mercredi 22 mai 2019

Les Serge (Gainsbourg point barre) Adaptation et mise en scène Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux

La troupe du Français compte à présent en sont sein quelques jeunes comédiens qui sont aussi des musiciens de haut niveau. Ce que révèle le spectacle-concert à la gloire (le mot n'est pas trop fort) de Serge Gainsbourg concocté et interprété par Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux. Lesquels ont trouvé en Benjamin Lavernhe, Noam Morgenstern, Yoann Gasiorowski et Rebecca Marder des complices rêvés. S'ils nous font réentendre ses chansons dont le charme ne saurait faiblir, ils ont aussi eu à coeur de ranimer ses paroles. Parvenu au faîte de la notoriété, il donna quantité d'entretiens. Si certains d'entre eux sont célèbres parce que parsemés de provocations saignantes,il se montre dans d'autres nettement moins flambard. Il ne cache pas que les gamineries dont il était coutumier l'aidait à endiguer sa mélancolie. Celle à coups sûr (le spectacle n'en fait pas mention) d'un enfant qui porta l'étoile jaune. Par ailleurs il ne cessa, sa carrière durant, d'aiguiser son art. Et l'on prend un plaisir fou à réentendre joué et chanté par les acteurs trentenaires ces pures merveilles que sont Le poinçonneur des Lilas, La javanaise, La noyée et autres compositions marquantes. Pas étonnant que quand il lui arrive de dire qu'il s'est fourvoyé dans la chanson on reste dubitatif... A travers la voix de l'un des acteurs on entend Jane Birkin, longtemps sa compagne, se rappeler combien elle aimait que celui qu'on surnommait l'homme à la tête de chou tant sa gueule était éloignée des canons de la beauté, être seule à voir combien il était séduisant. Ses conquêtes furent en réalité si nombreuses qu'on peut supposer que ses multiples qualités dont celle d'avoir l'esprit irrévérencieux, le goût de la bamboche et de ne pas se prendre au sérieux ont sacrément joué en sa faveur. Lorsque la représentation s'achève les spectateurs n'ont pas l'eau à la bouche (titre de l'un de ses premiers succés) mais le sourire aux lèvres. Jusqu'au 30 juin Studio de la Comédie-Française tél 01 44 58 15 15

dimanche 19 mai 2019

Opening night d'après le scénario de John Cassavetes

Il est aujourd'hui fréquent de porter à la scène des oeuvres cinématographiques majeures. Le résultat est rarement au niveau du film. Il en va autrement ici. Le metteur en scène Cyril Teste ne s'est attaché qu'à quelques scènes cruciales. On n'assiste pas à celle en extérieur où une une jeune fan s'adresse avec une enthousiasme excessif à Myrtle Gordon, l'actrice de théâtre qu'elle révère. Peu après l'adolescente est fauchée par une voiture. Si à cette nouvelle la comédienne est plongée dans une mélancolie ravageuse c'est qu'elle a le sentiment que c'est sa propre jeunesse qui a été fracassée. Ce que fait superbement ressentir Isabelle Adjani, actrice qui sait mieux que personne jouer la vulnérabilité. Comme elle saura tout au long du spectacle exprimer son inextinguible besoin d'amour. Myrtle ne semble avoir accepté son rôle que dans le but que son partenaire(Frédéric Pierrot), l'homme qu'elle n'a cessé de chérir, soit remis en selle. Ce que celui-ci lui fait payer cher. Ce personnage d'une femme qui n'a avec elle - même que des liens fantomatiques, Cyril Teste l'emmène à des hauteurs vertigineuses. Vidéaste aussi inventif qu'inspiré, il traque ses comédiens (dont Morgan Lloyd à qui échoit le rôle du metteur en scène) à la fois sur l'écran et sur le plateau. Le résultat est à la hauteur de notre désir de revoir Adjani dans un personnage aussi puissant que ceux qui ont jadis fait sa renommée. Jusqu'au 26 mai Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07 34 50

mercredi 15 mai 2019

Vols en piqué d'après Karl Valentin

Comédien aux aptitudes exceptionnelles, Patrick Pineau s'est aussi depuis quelques années révélé excellent metteur en scène. Ce qui se confirme avec Vol en piqué de Karl Valentin dont Jean Joudheuil et Jean-Louis Besson ont traduit le texte savoureusement déjanté. Bertold Brecht qui l'admirait avait écrit à son intention Noces chez les petits bourgeois. Plus attiré par le cabaret que par le théâtre, Valentin déclina son offre. Dans le spectacle, dont Sylvie Orcier est la co-créatrice (et l'une des interprètes), les personnages sont plongés tout crus dans des situations extravagantes. Les Marx Brothers se profilent dans ces ces dix pièces irrévérencieuses qui joyeusement s'emboitent. Ecrites en Allemagne dans les années 1910-1920, avant que cela ne sente le roussi, l'auteur décrit une humanité dépareillée admirablement reproduite par une troupe composée de femmes et d'hommes orchestre. Tous ont l'oreille musicienne, certains sont danseurs, d'autres acrobates. Valentin tenait à ce que tous, acteurs comme régisseurs, soient sur scène. On assiste au spectacle, aujourd'hui bien rare d'une famille de saltimbanque dont les innombrables facéties nous mettent en joie. Si la représentation patine un peu au début elle ne tarde par à prendre un délicieux envol. Jusqu'au 9 juin Théâtre de la Tempête - Cartoucherie tél 01 43 28 36 36

dimanche 12 mai 2019

Un ennemi du peuple d'Henrik Ibsen

Le talentueux Jean-Francois Sivadier a une fois encore choisi de monter une pièce du répertoire. Mais bien qu'écrite il y a quelque cent trente ans, Un ennemi du peuple a des résonances on ne peut plus actuelles. Devenu depuis peu docteur dans une station thermale, Thomas Stockmann découvre que les eaux y sont insalubres. Ce dont il veut avertir la population. Il a l'appui pour dénoncer la situation du directeur du journal local rangé à gauche et du représentant de la petite bourgeoisie locale. Leur ardeur combattante faiblira lorsque le préfet, qui n'est autre que le frère du médecin, s'en mêlera. Défenseur des intérêts des nantis, le politicien prétend que les recherches faites par son scientifique de frère sont erronées. La vie du médecin, lanceur d'alerte en est bousculée. D'autant que ceux qui le soutenaient ne se contentent pas de faire machine arrière mais le prennent ouvertement à partie. L'argent a - comme on le constate aujourd'hui - pris les commandes. Le docteur, un dur à cuire, n'entend pas céder. Son discours devient de plus en plus virulent. Ce qui peut susciter le haro d'une partie du public. C'est ainsi qu'à la représentation à laquelle j'ai assisté une spectatrice a pris à parti le détracteur de la corruption (que joue Nicolas Bouchaud avec une fougue qui rappelle le Michel Piccoli des grands jours) parce qu'il avait eu le front de parler des flash balls. Terme qui n'est évidement pas dans le texte d'Ibsen auxquel le metteur en scène a ajouté quelques phrases qui font allusion à la situation présente. Si le spectacle, qui se termine alors que la population en ébullition a saccagé la demeure de l'homme désormais à abattre, est d'une force terrassante c'est aussi grâce aux comédiens qui tous composent des personnages sidérants de puissance. Vincent Guédon (le préfet d'un froid cynisme) confirme qu'il est, tout autant que Nicolas Bouchaud, dévoré de talent. Ils ont trouvés en Stephen Butel, Agnès Sourdillon, Jeanne Lepers et Sharif Andoura des partenaires à leur mesure. Jusqu'au 15 juin Odéon Théâtre de l'Europe tél 01 44 85 40 40

mercredi 1 mai 2019

Electre/Oreste d'Euripide

Figure de pointe du théâtre contemporain, le metteur en scène Ivo van Hove n'a de cesse de prospecter des terrains nouveaux. Il a cette fois jeté son dévolu sur deux épisodes des Atrides, Electre et Oreste qu'avec sa confondante virtuosité il associe. Bien que de haute lignée, Electre (Suliane Brahim, comédienne d'un gabarit exceptionnel) a été mariée à un paysan et vit dans des conditions misérables. La tête rasée comme celle d'une esclave, elle a l'esprit en ébullition. L'arrivée d'Oreste, son frère, dont elle ignorait le sort, lui offre l'occasion de se venger de Clytemestre, sa mère et d'Egyste, son amant qui après avoir assassiné Agamemnon, leur père, règnent sur le royaume dont ils l'ont ostracisée. Avec l'aide de son ami Pylade, Oreste occis l'usurpateur. Avec des mots qui ont le tranchant d'une lame, Electre le convainc d'à présent tuer celle qui leur a donné le jour. Le matricide commis, Oreste se trouve plongé dans un désespoir infini. Ses meurtres ont sur sur son âme comme sur la population des effets dévastateurs. L'arrivée de Menélas et d'Hélène ramenée de Troye ne sont pas faits pour calmer le jeu. Celle de Tyndare, père de Clytemnstre et d'Hélène encore moins qui, lui, désire qu'Oreste et sa soeur soient châtiés. Le cycle des violences semble ne jamais pouvoir prendre fin. C'est sans compter sur l'intervention des dieux de l'Olympe, en particulier d'Apollon. Ivo van Hove aime mélanger les registres. Son spectacle n'est pas sans faire songer à une bande dessinée. Il a de plus eu l'excellente idée de demander au chorégraphe Wim Vandekeybus de diriger les danses des érinyes qui apparaissent de ce fait issues de rîtes païens. Si l'on regrette que les micros dont sont munis les acteurs les mettent trop à distance, on ne peut que louer leur jeu. En particulier ceux de Didier Sandre (Tyndare) de Loïc Corbery (Pylade)et de Christophe Montenez (ardent Oreste). Gageons que le spectacle trouvera son amplitude lorsqu'il se jouera fin juillet à ciel ouvert dans le théâtre antique d'Epidaure. Jusqu'au 3 juillet Comédie-Française Salle Richelieu tél 01 44 58 15 15

samedi 20 avril 2019

Séparation(s) d'après Bérénice de Jean Racine et La clôture de l'amour de Pascal Rambert

Si Denis Loubaton a imbriqué ces deux pièces c'est que Pascal Rambert ne cache pas qu'il s'est inspiré pour écrire La clôture de l'amour de l'incandescente Bérénice de Racine. Lorsqu'il annonce à Audrey, sa compagne, qu'il se sépare d'elle Stan se sent surpuissant et n'a pas de mots assez durs pour lui faire entendre qu'ils ont joué à s'aimer mais que pour sa part il ne joue plus. Vient le moment où il en arrive à dire à celle que son discours semble avoir mise à terre "tu voudrais m'arracher la langue". Au lieu de s'effondrer davantage Audrey se redresse, rit et lui lance "les mots grandiloquents sont ta marque de fabrique" Dorénavant c'est elle qui mène le jeu. Il n'en va pas de même pour Bérénice que son éviction blesse au plus profond. Elle sait combien Rome la hait. A ses supplications Titus rétorque que pour lui il ne s'agit plus de vivre mais de régner. Audrey, figure féminine à poigne, aura le dessus tandis que les paroles de Bérénice n'arriveront pas à amollir le coeur de Titus. Le charme du spectacle tient évidement à langue d'une beauté sans pareille de Racine mais aussi à celle infiniment plus triviale de Rambert qui met dans la bouche d'Audrey des expressions telle que "on est où là? " Le metteur en scène a trouvé en Roman Jean-Elie et en Astrid Bayiha (promise, c'est sûr, à un bel avenir) des interprètes de choix. Joué en trifrontal et bercé à un moment clé par une musique africaine (Bonga Angola), ce spectacle réalisé avec des moyens réduits est d'une peu courante séduction. Il se joue dans un coin du 18e arrondissement qui n'a pas encore la laideur policée de tant de quartiers de Paris. Jusqu'au 28 avril Lavoir Moderne Parisien tél 01 46 06 08 05

vendredi 5 avril 2019

Plus grand que moi de Nathalie Fillon

Cassandre Archambault née au mitan des années 80 pédale sur un vélo d'appartement et laisse une cohorte de souvenirs et de pensées biscornues l'envahir. Elle donne le sentiment de s'être lancée dans une course de vitesse contre l'infamie. A travers elle c'est toute une génération qu'on entend se rebiffer contre un monde toujours plus invivable, un monde ou les disparités sociales ne choquent plus et où le racisme, le rejet des migrants se porte bien. Nathalie Fillon a écrit et mis en scène ce monologue riche de déviations inattendues pour Manon Kneusé, une grande gigue à la présence d'une bluffante intensité. Prénommée Cassandre, elle sait que ses paroles aussi averties qu'elle soient ne seront pas entendues. Consciente d'être face à une comédienne qui n'a pas davantage peur des mots qui produisent du malaise que de mettre son corps à contribution, l'auteure n'a pas craint de mettre la gomme. C'est pourquoi le spectacle, aussi alarmant soit-il, arrive à nous épater. Jusqu'au 28 avril Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21

dimanche 31 mars 2019

Le voyage de G. Mastorna d'après Federico Fellini

Avec les succès retentissants de La dolce vita, Huit et demi et Juliette des esprits, Fellini était parvenu au faîte de sa carrière. Soutenu au début par le producteur Dino de Laurentis, il se prépare à tourner Le voyage de G.Mastorna avec lequel il tentera de franchir une nouveau cap. Il s'attache cette fois au sort post mortem d'un célèbre violoncelliste. Passager d'un avion pris dans une tempête, il se retrouve avec les autres passagers dans une ville où rien ne fonctionne et où il est parfaitement inconnu. Ce qui est d'autant plus troublant qu'il est incapable de décliner son identité. Marie Rémond, dont les mises en scène ont la particularité de mêler les genres (ce qui est devenu fréquent) et surtout d'être d'une invention à nulle autre pareille, a adapté avec Thomas Quillardet et Aurélien Hamard-Padis ce scénario dont le maestro ne réussit jamais à tirer un film. Le spectacle se focalise sur les quelques jours de préparation de ce qui aurait pu devenir le grand oeuvre de son auteur. Et le public d'être plongé dans un univers de turbulences où le cinéaste a de moins en moins prise sur les événements. Tourmenté de doutes, il en arrive à se demander s'il n'a pas commis une erreur en confiant le rôle de Mastorna à Marcello Mastroianni, son habituel complice. Devenus de plus en plus fréquents les conflits avec son producteur le minent. Le pire est atteint lorsqu'une partie essentielle du décor s'effondre. Ce qui a pour conséquence qu'il s'effondre lui aussi et se réfugie au fond d'un cagibi. Les membres de son équipe tentent en vain de débrouiller les problèmes.Rien n'y fait. Mais le spectacle, tout haché qu'il soit, est, lui, une indéniable réussite qui nous fait explorer un au-delà qui ressemble à s'y méprendre à l'ici-bas. C'est ainsi qu'après sa mort, le violoncelliste se trouve projeté dans un univers où règne le clinquant propre aux émissions de variété télévisuelle. On pense évidement à Ginger et Fred dans lequel Fellini exprimait le dégoût que lui inspirait le petit écran et surtout la décérébration qui déjà menaçait. On remarque d'ailleurs qu'il à intégré de nombreuses scènes du Voyage de G. Mastorna dans ses films suivants. Marie Rémond a réussi à embarquer dans cette aventure à hauts risques des comédiens qui, tous, jouent prodigieusement le jeu.Au premier chef Serge Bagdassarian, qui se glisse avec maestria dans la peau du maître et Laurent Laffite qui prête à la vedette une fragilité et une modestie qui semblent avoir été les siennes. Autour d'eux Alain Lenglet, Georgia Scalliet, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker, Yoann Gasiorowski et Jérémy Lopez, qui pour certains passent d'une rôle à l'autre, y vont de tout leur foisonnant talent. A l'exemple des films de Fellini, cette nouvelle production du Français nous plonge par instants dans le halo d'un rêve ou d'un cauchemar. Jusqu'au 5 mai Vieux-Colombier tél 01 44 58 15 15

dimanche 24 mars 2019

Le pays lointain de Jean-Luc Lagarce

Louis a depuis longtemps faussé compagnie aux siens.Il a rejoint la grande ville et y a créé une nouvelle famille fait d'amis proches et de rencontres brèves. Accompagné de l'ami de longue date, il vient rendre visite à sa famille naturelle, comme la désigne son ami, après ne lui avoir que rarement donné signe de vie. S'il tient à la revoir, c'est qu'il veut lui faire savoir qu'il va bientôt mourir. Mais le terrain qu'il retrouve est si plombé qu'il n'en dira pas un mot. La tension familiale est depuis son arrivée à son comble. Etrangement c'est la présence autour de lui de son père défunt et d'un amant qui a, lui aussi fait un pas dans l'au delà (l'expression est d'Hélène Cixous) qui l'apaise. Comme lui dit sa mère sa présence provoque des crispations . En particuliers celles d'Antoine, son frère. Celui-ci le considère comme un cavaleur prodigue. Le temps passant ses rancoeurs ont fermentés. Il considère le silence que lui oppose Louis comme du mépris. Plutôt que de calmer son courroux les interventions de sa femme comme de leur jeune soeur l'exaspère. Les souvenirs de leurs querelles de jeunesse apparaissent inoxydables. Clément-Hervieux Léger qui assure la mise en scène a dirigé ces comédiens tous - à l'exception de Louis(Loic Corbery) - aux comportements à vif avec une douceur et un doigté extrêmes. Il a su s'entourer de comédien(Audrey Bonnet, Vincent Dissez, Nada Strancar, Aymeline Alix Guillaume Rivoire) qui donnent à leur personnage un relief saisissant. Si la première partie du spectacle est à l'évidence trop étirée, il n'en va pas de même de la seconde où la folie langagière et les jaillissements de brutalité rappellent à beaucoup des réminiscences d'un passé qui ne passe pas. Jusqu'au 7 avril Odéon Théâtre de l'Europe tél 01 44 85 40 40

lundi 18 mars 2019

A Bergman affair

Librement adapté par Serge Nicolaï de l'ouvrage d'Ingmar Bergman "Entretiens privés" la pièce s'attache à Anna, une femme mariée et mère de trois enfants qui a liaison avec un amant nettement plus jeune qu'elle. Ce qu'elle confie à son vieux pasteur. Celui-ci lui rappelle les terribles exigences de la foi et lui ordonne d'avouer à son mari qu'elle le trompe et de rompre avec celui dont elle est la maîtresse. L'entretien qu'elle a avec son mari qu'elle n'aime plus tourne mal. Après avoir longuement ruminé, il fait montre d'une inquiétante instabilité psychologique. Ce qui finit par avoir raison de la patience d'Anna. Ses liens avec son jeune amant ne tardent pas, eux non plus, à se défaire. Les unions chez Bergman sont inévitablement funestes. Il se montre, comme on peut s'y attendre, à l'écoute des tourment d'Anna interprétée avec un talent éprouvé (elle travailla longtemps sous la houlette d'Ariane Mnouchkine) par Olivia Corsini. S'inspirant du Bunraku, théâtre de marionettes japonais le metteur en scène a pris le risque de faire diriger, comme s'ils étaient des poupées, les corps des acteurs, et en particulier celui de la femme en proie à un insoutenable sentiment de culpabilité, par un manipulateur. Ce qui révèle avec force le mal être et les doutes qui assaillent les personnages. En fin de vie, le pasteur lui même ne semble plus trouvé de consolation dans la religion. Du pur Bergman! Jusqu'au 23 mars Le Montfort théâtre tél 01 56 08 33 88

vendredi 15 mars 2019

La chauve -souris de Johann Strauss

Pour ses débuts dans la mise en scène d'opérette Célie Pauthe ne s'est pas rendue la tâche facile. Hitler n'ignorait évidement pas que Johann Strauss avait des origines juives. Appréciant la gaieté acidulée de ses opérette, il lui offrit un certificat d'aryanisation. Ses oeuvres ne furent de ce fait jamais interdites. Brillamment mis en scène, le début du spectacle est, avec sa foison de quiproquos et ses danses tourbillonnantes, d'une folle allégresse. Les inflexions harmonieuses des voix des chanteurs-acteurs ajoutent à notre plaisir. Mais la maîtresse d'oeuvre a tenu à ce que le regard rapidement se décille. Les interprètes incarnent les artistes juifs qui furent déportés au camps de Térézin. Ils y jouèrent plusieurs spectacles. La chauve -souris y fut montée en 1944, pour abuser les représentants de la croix rouge à qui les nazis, experts en manipulation, firent croire que ceux qui vivaient dans cette ancienne forteresse y menaient joyeuse vie. Kurt Gernon, cinéaste de grand talent se prêta au jeu. Il filma les "habitants" de Terezin vivant dans des conditions idylliques. Le film terminé et les membres de l'organisation humanitaire partis, il fut comme la majorité de ceux qu'il avait montré profitant d'excellentes conditions de vie, envoyé dans les chambres à gaz d'Auschwitz. Le spectacle chatoyant était en fait une danse de spectres. Ce qu'un acteur à l'ouverture du 3e acte dit sur un ton inutilement larmoyant. C'est là la seule réserve qu'inspire cette représentation pour laquelle Anaïs Romand, plus habituée à mettre son remarquable métier au service du cinéma que de la scène, à conçue des costumes d'une exceptionnelle beauté.Jusqu'au 23 mars MC93 Bobigny tél 01 41 60 72 72 En collaboration avec l'Opéra national de Paris.

lundi 11 mars 2019

La collection d'Harold Pinter

Comme Beckett qu'il vénérait, Harold Pinter s'interroge sur le sens qu'on prête aux mots. Dans La collection, une de ses oeuvres de jeunesse, James tente de savoir ce qui s'est passé entre sa femme Stella et Bill, un créateur de mode. Celui-ci cohabite avec Harry qui prétend avoir sorti Bill des bas fonds. Le lien qui unit les deux homme reste un mystère. Le mari fait irruption dans la demeure de celui qu'il soupçonne d'avoir séduit sa compagne. S'agit-il d'un mensonge galant ou éhonté de la part de Bill? De l'imagination trop vive de James? Stella n'en dira pas plus. Le mari et le prétendu ou vrai amant finissent par s'affronter avec un couteau à fromage. Cette bagarre n'apportera pas plus d'éclaircissements que les remarques pernicieuses qu'échangent les deux adversaires. Ludovic Lagarde qui a adapté le texte et l'a mis en scène donne à la pièce un charme inquiétant. Il a trouvé en Mathieu Amaric, qui fait ses débuts sur un plateau de théâtre, Laurent Poitrenaud, complice attitré de Lagarde et Micha Lescot des interprètes idéaux. Valérie Dashwood écope d'un rôle plus bref où elle excelle. Jusqu'au 23 mars Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07 34 50

jeudi 7 mars 2019

Café polisson

Mise en scène avec malice par Jacques Verzier, la chanteuse Nathalie Joly qu'entourent la danseuse Bénédicte Charpiat, la bandéoniste Carmela Delgado et le pianiste Jean-Pierre Gesbert nous plonge au coeur des caf'conc et autres bastringues de la Belle époque. Les chansons qu'a dégotté la comédienne-chanteuse et qu'elle interprète de délectable façon sont, on ne s'en étonnera pas d'une franche gaillardise. Les attitudes qu'elle prend sont celles des modèles des tableaux de femmes dites de mauvaise vie aussi appelées les bitumeuses, les rôdeuses ou les fleurs de pavé. Les termes par lesquels on désignait celles qui vivaient de leurs charmes étaient à l'époque d'une imagination débordante. Vêtues avec l'élégance du trottoir par les soins des talentueuses Claire Risterucci et Carmen Bagoé, Nathalie Joly joue les coquine et compte inlassablement les sous que lui apportent ses activités. Elle rappelle aussi le sort de celles qui détenues à Saint Lazarre, le corps miné. Ne voulant pas clôre le spectacle sur une note sombre, elle nous gratifie, in fine d'une chanson leste qui met tout le monde en joie. Un régal que cette représentation à une époque où la crudité a si méchante réputation; Jusqu'au 3 avril Théâtre de l'Epée de bois tél 01 48 08 39 74

mardi 5 mars 2019

Je ne me souviens pas de Mathieu Lindon

Le journaliste et écrivain Mathieu Lindon prend dans "Je ne me souviens pas" le contrepied de Georges Perec qui dans son célèbre "Je me souviens" se remémore d'événements publics ou de petits riens qui ont trouvé un écho chez tous ceux de sa génération. Lindon parle, lui, de ce dont il a, comme tout un chacun, perdu la mémoire (sa première grippe, son premier rêve.. ) mais se rappelle avec force de comportements dégradants et aussi que son désir des hommes fut souvent pluriel. Sa langue caustique fait merveille. Sous l'oeil de Sylvain Maurice qui, s'il a de nombreuses mises en scène à son compteur n'est jamais autant à son affaire que dans les petites formes, le comédien Christophe Delloque livre les réflexions intimes de l'auteur sur un temps révolu avec une contagieuse délectation. Jusqu'au 6 avril Du jeudi au samedi Les Déchargeurs tél 01 42 36 00 50

mercredi 27 février 2019

Le misanthrope de Molière

Il n'était pas aisé à une époque (le Grand siècle) où l'esprit badin régnait en maître, de se montrer en toute circonstances intransigeant. Alceste est un homme austère qui dit son fait à celui dont les compliments et les courbettes lui semblent vaines. Cette attitude lui vaut de sérieuses inimitiés. Pour son malheur il s'est épris de Célimène qui s'entoure de jeune gens gominés avec lesquels elle prend plaisir à médire sur tout un chacun. Ces assauts de bons mots au détriment des absents déplaît au plus haut point au sévère Alceste qui en fait reproche à sa bien aimée. Laquelle reçoit la visite d'une bigote qui, à son tour blâme son comportement futile. La scène où les deux femmes se disent leur fait avec des mots élégamment fielleux est un délice. Le public friand des coups de génie de Molière sont à la fête. D'autant que Peter Stein, dont la plupart des spectacles restent à jamais dans les mémoires, s'est cette fois entouré de comédiens choisis avec discernement. Lambert Wilson compose un atrabilaire dont les attitudes malhabiles sont familières à tous ceux qui ont connus des amours désastreuses . Il a à ses cotés des acteurs aussi chevronnés que Hérvé Briaux, Jean-Pierre Malo, Brigitte Catillon et Paul Minthe. Célimène est interprêtée par Pauline Cheviller qui fait preuve d'un finesse de jeu qui pourrait la mener loin. On l'a compris ce Misanthrope, où les femmes n'ont d'autres choix que d'être des coquettes ou des donneuses de leçons et où Molière prend subtilement le pouls de son époque, a tout pour plaire. Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg tél 01 42 38 97 14

samedi 23 février 2019

Verte adapté d'un roman pour enfants de Marie Desplechin

Ursule est très remontée contre Verte, sa fille dont elle trouve les ambitions étriquées. C'est que comme sa mère et ses aïeules elle est sorcière et aimerait que l'adolescente suive ses traces. Ce dont celle-ci n'a nul désir. Elle l'envoie à sa mère avec laquelle pense-t-elle, la jeune fille sera à bonne école. Mais Verte n'a aucun mal à avoir Anastabotte, sa grand-mère, aux sentiments. D'autant qu'elle a fait connaissance de Soufi, un garçon tout en délicatesse de son âge. Cette adaptation par la metteuse en scène Léna Bréban et Alexandre Zambeaux d'un délicieux roman pour petits de Marie Desplechin provoque de bout en bout le rire et l'émerveillement. Les effets de magie conçus par Abdul Alafrez et Thierry Collet comme les lumières distillées avec malice par Jean-Luc Chanonat y sont pour beaucoup. Les quatre comédiens, Céline Carrère, Rachel Arditi, Julie Pilod et Pierre Lefebvre déploient, quant à eux, une si belle énergie qu'ils emportent le morceau. Léna Bréban, qui a eu l'intelligence de se faire épaulée par un collaborateur aux idées aussi astucieuses qu'Alexandre Zambeaux, confirme que pour ce qui est du théâtre adressé au jeune public elle est championne. Les adultes qui accompagnent les enfants trouveront, pour leur part, l'occasion rêvée de sustenter leur faim de fantaisie mais aussi de fantastique.Jusqu'au 3 Mars Théâtre Paris Villette Tournée : du 6 au 8 mars Comédie de Picardie, Amiens; le 19 mars L'Eclat _ Pont Audemer; les 21 et 22 mars Les Scènes du Jura SN; le 26 mars Scène Watteau -Nogent -Sur-Marne; du 4au 7 avril Am Stram Gram - Genève; les 10 et 11 avril Comédie de Valence, CD; les 25 et 26 avril Théâtres en Dracénie, Draguignan; du 14 au 16 mai Comédie de Saint-Etienne, CDN; du 21 au 23 mai mai Théâtre d'Angoulème, SN. Production de l'espace des arts, scène nationale Chalon-sur-Saône

mercredi 13 février 2019

J'ai pris mon père sur mes épaules de Fabrice Melquiot

A l'affut de thèmes porteurs, le metteur en scène Arnaud Meunier a commandé à Fabrice Melquiot, auteur dramatique à succés une pièce dont les personnages tirent le diable par la queue. Situation familière à un nombre de plus en plus important d'individus. Ceux dont il est ici question appartiennent à des générations différentes et forment une quasi communauté. Parmi eux une femme (Rachida Brakni) dont le charme opère à la fois sur Roch (Philippe Torreton), un homme plus tout jeune et Enée (Maurin Ollés), son fils dopé, comme ses copains, à la débrouille. Ce petit monde dont les membres sont soudés par l'amitié se trouve secoué par l'annonce que fait Roch du cancer dont il a appris être atteint. Si d'autres trouvent le moyen de rire pour décompresser, Grinch (Vincent Garanger), son vieux pote qu'on devine rivé à lui, perd les pédales. Le monde, lui-même est bouleversé qui est secoué par une série de tremblements de terre. L'atmosphère des lieux apparaît tantôt déconnante, tantôt chagrine. Enée prend l'initiative d'emmener son paternel au Portugal, l'extrême ouest, le farr-west du continent. Projet qu'il aura quelque mal à mener à bien. Acteur populaire qui a du métier à revendre, Philippe Torreton joue à la perfection l'homme en fin de course. Face à lui, Rachida Brakni est prodigieuse en jeune femme qui vit dans une turne et qui confrontée au malheur sait garder son sang froid. Leurs jeunes partenaires leur renvoient tous la balle avec une habileté extrême. Il est pourtant un hic. Fabrice Melquiot, dont l'oeuvre est faite de hauts et de bas a, cette fois, écrit une pièce dont l'écriture mêle avec bonheur le trivial et le lyrisme. Dommage toutefois qu'il ne se soit pas davantage bridé ou que le metteur en scène, pourtant fin stratège, n'ait pas procédé à des coupes drastique. Amputé d'une demi heure, le spectacle aurait eu tout pour plaire. Jusqu'au 10 mars Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21

dimanche 10 février 2019

La fin de l'homme rouge d'après le roman de Svetlana Alexievitch

Pendant quarante ans Svetlana Alexievitch, qui a obtenu en 2015 le prix Nobel de Littérature, a sillonné l'URSS puis, après sa disparition en 1991, des miettes de cet ancien "empire" et a enregistré des centaines de témoignages. Tous accablants. Emmanuel Meirieu qui a à maintes reprises prouvé sa capacité à porter des romans à la scène s'est emparé de ces paroles d'hommes et de femmes broyés par un système politique. Comme dans tous ses spectacles des comédiens viennent tour à tour raconter les événements dont ils ont été témoins ou victimes. Après qu'une mère ait évoqué son fils de 14 ans qui semble avoir prémédité sa fin c'est un ami de l'adolescent disparu qui relate le destin de ses autres copains de jeunesse. Viendront successivement une femme qui retrouve des années après l'avoir quitté l'univers désolé de la steppe où elle fut une enfant martyr et son fils qui après avoir été officier, et avoir vécu la conquête loupée et meurtrière de l'Afghanistan est devenu un homme d'affaire. Chacun se remémore combien rude fut l'érosion de ses espérances. Certains en arrivent à raconter le sort atroce de ceux, innombrables, qui furent considérés comme des ennemis du peuple. Seul un vieillard qui rejoignit à 15 ans le parti communiste lui est resté fidèle. Cela malgré l'arrestation sur dénonciation de sa femme militante elle aussi puis la sienne et avoir vu avec quelle cruauté, quel sadisme étaient traités les détenus. Libéré après deux ans de captivité, il ne songea plus qu'à reprendre la carte du parti. Que ses petits enfants lui disent que croire au communisme leur apparaît aussi absurde que d'être persuadé de l'existence des extra-terrestres ne le fait pas bouger d'un iota. Il constate en revanche que les jeunes gens d'aujourd'hui n'ont, contrairement à ceux qu'il fréquenta dans son jeune âge, aucune flamme dans le regard. Le fond de l'air, constate t'il non sans raison, est cyniquement marchand. Sept comédiens (Anouk Grimberg, Stéphane Balmino, Evelyne Didi, Jérôme Kircher, Xavier Gallais, Maud Wyler et André Wilms) incarnent avec une inoubliable intensité ces êtres qui ont réalisé l'ampleur de la tragédie qu'ils ont connu dans ces vastes étendues où régnait un socialisme inhumain. Il s'agit, on l'a compris d'un spectacle d'une puissance exceptionnelle. Jusqu'au 17 févier Les Gémeaux. Scène Nationale-Sceaux tél 01 46 61 36 67 Puis en tournée.

mercredi 6 février 2019

Rabbit hole de David Lindsay -Abraire

La metteuse en scène Claudia Stavisky possède deux qualités fondamentales: elle choisit les pièces auxquelles elle s'affronte et les comédiens qui l'interprètent avec un rare discernement. le plateau est, cette fois, investi par Patrick Catalifo, Julie Gayet, Christiane Cohendy, et Lolita Chammah qui tous montrent une aptitude peu commune à interpréter des personnages infiniment plus complexes qu'il n'y parait au départ. La pièce démarre sur une discussion plutôt vive entre Becky, qui joue les parfaites femmes d'intérieur et Izzy, sa jeune soeur au comportement plus trash qui annonce qu'elle est enceinte. Ce qui trouble d'autant plus son aînée que celle-ci a depuis peu perdu son fils de cinq ans. Arrive Howard, le père du garçonnet qui contrairement à sa femme ne manifeste pas de tendance à la claustration. Il accepte, en revanche, mal que le sexe ait déserté leurs rapports. Il ne tardera pas à apparaîtra que le chagrin qu'il dissimulait avec soin est, lui aussi, ravageur. C'est quand la jeune soeur, qui a à présent, peut être à cause de son état, du plomb dans la cervelle et sa mère font irruption dans la maison qu'il devient clair que chacun a le coeur en vrac et les nerfs en pelote. Dès que Nat, la mère tente maladroitement d'apaiser les tensions elle se fait rentrer dedans par sa fille endeuillée. Ce huis-clos familial, où aviver les souvenirs peut conduite au drame et où un adolescent (Renan Prévot) qui se croit coupable de l'accident qui coûta la vie à l'enfant tente de venir s'expliquer, est d'autant plus attachant que contre toute attente il laisse l'avenir ouvert. Les applaudissements chaleureux qui accueillent les comédiens lors des saluts en dit long sur la valeur de la représentation. Bouffes Parisiens tél 01 42 96 92 42

lundi 4 février 2019

Heptameron. Récits de la chambre obscure

Benjamin Lazar a le chic pour réaliser des spectacles dans lesquels s'imbriquent avec bonheur musique et théâtre. Il mêle, cette fois, à des récits écrits par Marguerite de Navarre, femme de haute noblesse (elle était la soeur de François 1er) et de lettres et par Boccace des madrigaux de Monteverdi et d'autres compositeurs de la même époque, c'est à dire de la fin de XVIe siècle et du début de XVIIe. Instruite des vices comme des vertus des humains, la dame a laissé avec l' Heptameron un recueil de nouvelles dont les personnages au départ tout à leur allégresse ou à leur rêves finissent par le payer cher. L'histoire née de la plume de Boccace (qui fut adaptée au cinéma par Pier Paolo Pasolini) est tout aussi cruelle mais ne tarde pas à verser dans le merveilleux. Comme ce sont des conteurs électrisants qui nous les donnent à entendre on est sous le charme. Ils sont de temps à autres relayés par Geoffrey Carey qui appartient au mince peloton des comédiens dont la présence est un enchantement. Il évoque, lui, des moments d'une telle étrangeté qu'ils sont restés fichés en lui. Si la musique recèle, de son côté, des harmonies exquises c'est que les musiciens dirigés par Geoffroy Jourdain, sont, eux aussi, choisis avec discernement. Une mise en scène sans apprêts privilégie des éclairages d'une remarquable finesse. La dernière partie où la lumière dispensée par des bougies le dispute à l'ombre laisse un sentiment de douce mélancolie. Aussi belles qu'elles soient les images du cinéaste Joseph Paris, qui par instants accompagnent le spectacle, nous donnent du monde une vision nettement plus apocalyptique. Jusqu'au 23 février Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07 34 50

jeudi 24 janvier 2019

Insoutenables longues étreintes de Ivan Viripaev

Ils sont quatre trentenaires new-yorkais. Trois d'entre eux sont venus d'Europe de l'Est. Chacun se raconte abondamment. Alors qu'ils cèdent tous à la recherche immodérée du plaisir et partent en quête de sens dans le sexe comme dans le véganisme, ils en arrivent à avoir le sentiment que leur vie est obstruée. Chacun se trouvera confronté à des épreuves qui lui feront connaître des expériences sensorielles ignorées dont un inextinguible besoin d'amour. Partis ou revenus à Berlin, ils y découvrent les moyens de résister aux affres de l'époque et des modes. En mettant en scène cette pièce de l'auteur russe Ivan Viripaev, Galin Stoev redécouvre le pouvoir sacramental du théâtre. Difficile de ne pas penser au cinéaste Tarkovsky qui imaginait, lui aussi, des voies de sorties d'un monde où seule est respectée la vie matérielle Il semble qu'il n'est que les artistes slaves à avoir conservé l'audace de prétendre, comme Arthur Rimbaud, que la vie est ailleurs. D'origine bulgare, Galin Stoev qui a fait ses études en Russie, a lui-même traduit la pièce. Il restitues ce faisant une langue dont le souffle poétique nous enchante. Il avait aussi avec les jeunes comédiens Pauline Desmet, Sébastien Eveno, Nicolas Gonzalès et Marie Kauffmann de précieuses cartes dans sa manche. Si l'on ajoute qu'ils ont parfois travaillé sous la férule d'un chaman arménien établi en Bulgarie on prendra conscience que ce spectacle est aussi éloigné que ce peut de tout ce qui fait l'ordinaire du théâtre. Jusqu'au 10 février La Colline Théâtre National tél 01 44 62 52 52

jeudi 17 janvier 2019

Retour à Reims de Didier Eribon

Metteur en scène d'envergure qu'aucun registre ne paraît effrayer, Thomas Ostermeyer s'est emparé du récit autobiographique de Didier Eribon où celui-ci décrit la société stratifiée qu'il connut enfant. Sa famille appartenait à ce qu'on appelait la classe laborieuse et vivait dans des quartiers qui furent ensuite habités par de nouveaux arrivants venus d'horizons souvent lointains. Ce qui apparaît d'emblée est le peu d'amour que l'auteur portait à son père, homophobe affirmé et client régulier des bars de soiffards. Avant d'octroyer leurs votes au parti d'extrême droite la société dont il était issu votait massivement communiste. Des vidéos font redécouvrir la foule des années d'après-guerre entonnant avec ferveur l'internationale. On repère aussi dans ces images combien les corps et les attitudes de ceux qui avaient peine à nouer les deux bouts étaient éloignés des ceux qui vivaient disons bourgeoisement. Si l'un de ses deux frères se trouva rapidement en décrochage scolaire et devint apprentis boucher alors qu'il avait lui l'ambition de poursuivre des études, les liens avec les siens se sont promptement effilochés. Cela d'autant qu'il trouva dans le milieu homosexuel un sas de liberté. Ce n'est qu'à la mort de son père qu'il reprit contact avec sa mère avec laquelle il établit une tardive mais affectueuse complicité. Dans la seconde partie du spectacle, le propos de Thomas Ostermeieyer devient plus général. Il est clair que la manière dont Bertold Brecht évoquait le contexte politico-social appartient à un âge défunt. L'imprévisible éruption sociale dont nous sommes les témoins ou les acteurs montre on ne peut mieux l'aspiration du plus grand nombre à davantage de justice sociale. Ce qui ne va, hélas, pas sans crispation nationaliste. Le spectacle d'Ostermeyer est on ne peut plus alarmiste. Il nous met en face d'une réalité que nous ne pouvons plus faire mine d'ignorer. Le spectacle est joué on ne peut mieux par Irène Jacob, Cédric Eeckhout et Blade MC Alimbaye. Jusqu'au 16 février Théâtre de la Ville actuellement à l'Espace Cardin, 1, Avenue Gabriel tél 01 42 74 22 77

samedi 12 janvier 2019

Charlotte d'après Vie? ou Théâtre?

Devenue un peintre réputé, Charlotte Salomon vécut ses premières années dans une famille juive berlinoise de la grande bourgeoisie. Elle n'en mena pas moins du début (en 1917) jusqu'à la fin (à Auschwitz en 1944) une vie intenable.Sa mère, comme une importante brochette de ses parents, se jetèrent dans le vide. Ce qu'elle apprit sur le tard.Elle eût toutefois la chance de connaître deux personnes sidérantes de magnétisme : sa belle mère, la cantatrice Paula Lindberg et le professeur de musique de cette dernière Amadeus Daberlohn. Ce sont eux, somptueusement joués par Nathalie Richard et Jean-Christophe Laurier, qui contribuèrent à la sortir des habitudes du temps d'avant et surtout lui donnèrent confiance en son talent qui se révéla exceptionnel. Muriel Coulin qui jusqu'à présent réalisa avec sa soeur Delphine des films infiniment estimables se lance pour la première seule dans l'aventure théâtrale. Elle a eu le nez en confiant le rôle de Charlotte au départ atrocement peu sûre d'elle puis se consacrant nuit et jour à un art qu'elle réinventa à Mélodie Richard.L'oeuvre de l'artiste est faite de gouaches dans la plupart desquelles surgissent des coulées d'écriture. Sa peinture comme ses écrits dénoncent frontalement les difficultés sans nombre qu'elle eût à traverser. Lorsque réfugiée dans le midi de la France où elle était allée rejoindre ses grands parents et où elle eût la douleur de voir sa grand-mère mettre, elle aussi, fin à ses jours, elle prit la décision pour ne pas devenir folle de défier le sort. Elle s'enferma durant plus d'un an dans une chambre minuscule où en chantonnant elle créa une oeuvre riche de plus d'une centaine d'oeuvres. Sue le point d'être déportée, elle les confia à un ami qui après la guerre les remit à son père et à la femme de celui-ci qui contribua tant à l'aider à planer au dessus des contingences. Parsemée de quelques phrases de David Foenkinos qui consacra un livre à succès à Charlotte Salomon et s'inspirant surtout de sa propre oeuvre "Vie? ou Théâtre?" est malgré une fin bâclée un spectacle où la tristesse comme la force de vie abonde. Jusqu'au 3 février Théâtre du Rond-Point tél 01 44 95 98 21

dimanche 6 janvier 2019