dimanche 13 mai 2018

Névrotik hôtel Texte et mise en scène Michel Fau

Une femme d'âge disons mûr, qui mène visiblement grand train, fait son entrée dans la chambre d'un kitsch pas croyable qu'elle a réservée dans un palace normand. Portant perruque Michel Fau s'est glissé avec délectation dans la robe d'un chic étudié et les nerfs en pelote de la dame. Son coup de téléphone exaspéré à la standardiste de l'hôtel met d'emblée en joie, tant est éclatante sa mauvaise foi. Son humeur change du tout au tout à l'arrivée du groom venu lui apporter ses bagages. Le physique avantageux et les tours acrobatiques du jeune homme (Antoine Kahan, comédien au corps élastique) la rendent toute chose. Après avoir tant et plus jacasser et minauder, elle propose à ce garçon un étonnant et juteux contrat. On ne s'étonnera pas que le jeu tout en chatteries de Michel Fau soit un régal. Seul ou avec avec son talentueux partenaire, il chante et danse à de nombreuses reprises des chansons de Michel Rivgauche et d'autres sur des musiques de Jean-Pierre Stora. Il apparaît peu à peu aux yeux de celui dont elle paye les insolites prestations que la cliente aux humeurs extravagantes ne peut aimer que désespérément. Si le spectacle a de grandes chances de faire un succés c'est évidement que l'acteur baroque qu'est Michel Fau n'a guère de mal à mettre le public en poche. L'autre raison est que responsable des dialogues, Christian Siméon les fait grésiller de phrases savoureuses. Jusqu'au 27 mai Théâtre des Bouffes du Nord tél 01 46 07 34 50

jeudi 10 mai 2018

Tristesse. Un spectacle d'Anne - Cécile Vandalem

Dès ses débuts la metteuse et scène et auteure belge Anne-Cécile Vandalem est apparue comme une figure de pointe du théâtre européen. Le lieu dans lequel se déroule sa pièce "Tristesse" est on ne peut plus rugueux puisqu'il s'agit d'une île danoise que ses habitants, à l'exception de huit d'entre eux, ont désertés. C'est la fermeture des abattoirs où tous travaillaient qui explique ce départ en masse vers le continent. La femme du pasteur prend soin des maisons abandonnées. Le plateau est occupé par celles qu'occupe la poignée de personnes restées sur place. Le spectacle s'ouvre sur la découverte du corps d'une femme. Laquelle est la mère d'une dirigeante d'un parti populiste. La jeune femme revenue sur l'île pour emporter le corps n'hésite devant aucun coup bas pour arriver à convaincre les iliens de lui laisser le champs libre pour créer sur leur étendue de terre un studio de films de propagande. Hommes et femmes n'arrêtent de se quereller et même d'en venir aux mains. Le maire, un homme bilieux est marié à une femme qui toujours pleure. Ils ont ont deux filles. L'une est muette alors que l'autre, le plus souvent armée d'un fusil, chante divinement. Leurs voisins et souvent parents sont eux aussi des personnages hauts en couleur. Ce qui rend la cérémonie funéraire d'une ahurissante dinguerie. Bien qu'il dépeigne un monde qui va à vaux l'eau le spectacle - qui fait la part belle aux morts témoins des comportements des vivants- provoque souvent le rire. Il se déploie, c'est sa force, à la fois sur le plateau et sur un écran ce qui permet aux spectateurs de découvrir en gros plans les visages. En s'imbriquant avec tant de souplesse théâtre et cinéma offrent de ce petit monde une image qui constamment s'enrichit. Véritable cri d'alarme contre le populisme agressif qui partout se répand "Tristesse" est interprété par des comédiens belges (dont Catherine Mestousis repérée dans des créations de Joel Pommerat) d'un métier et d'un biscornu époustouflants. Jusqu'au 27 mai Theâtre de l'Europe Paris 75006

samedi 5 mai 2018

A la trace d'Alexandra Badea

Anne Théron met en scène depuis plusieurs années des auteurs de l'importance d'Elfriede Jelinek, Christophe Pellet,Carmelo Bene, Christophe Tarkos ainsi que des texte nés de sa propre plume. Pour, semble-t-il la première fois, elle dispose, grâce au Théâtre National de Strasbourg où le spectacle a été créé, d'un budget confortable. Elle a visiblement trouvée en l'auteur Alexandra Badea une âme soeur. Les quatre femmes autour desquelles tourne la pièce sont toutes mal assurées de leur identité. Après la mort de son père, Clara, la plus jeune, a trouvé dans ses effets une carte électorale au nom de Anna Girardin qu'elle va s'obstiner à retrouver. Nombre de femmes portent ce nom. Un peu plus âgée Anna a choisi un métier qui lui permet de ne jamais rester en place, de dépayser son malaise. Au cours des liens virtuels qu'elle entretient avec quelques hommes (Yannick Choirat, Alex Descas, Wajdi Mouawad, Laurent Poitrenaud) elle se confie ou fait mine de le faire. Ses souvenirs sans cesse fluctuent. On ne ne tarde pas à saisir que si elle a choisi d'évoquer avec ces êtres visiblement de qualité des moments cruciaux de sa vie, c'est qu'ils sont, comme elle, enfermés dans une bulle de solitude. L'usage sur scène de la vidéo est aujourd'hui si fréquente qu'elle donne des envies de fuite. Il n'en est pas de même ici où elle permet à des personnes qui se trouvent à proximité ou au loin d'échanger des propos que l'on tairait si l'on se trouvait face à face. Le spectacle doit son charme à ses comédiennes c'est- dire à la jeune Liza Blanchard, Judith Henry, Maryvonne Schiltz qui fait de la mère un personnage magnifiquement déroutant et Nathalie Richard à propos de qui les mots manquent pour dire l'incroyable éclat. Le seul regret qu'inspire la représentation est sa fin légèrement mélodramatique. Jusqu'au 26 mai La Colline Théâtre National; tél 01 44 62 52 52

jeudi 19 avril 2018

L'éveil du printemps de Frank Wedekind

Pas étonnant que "L'éveil du printemps" dont Frank Wedekind (1864-1918) acheva l'écriture à la fin du 19e siècle fut longtemps considérée comme une pièce mal famée. La sexualité des jeunes y est, de fait, abordée de front. Ce qui à une époque où les mères racontaient à leurs filles quasi pubères que les nourrissons étaient déposés dans les familles par des cigognes ne pouvait que scandaliser. Wendla, Moritz et Melchior, les personnages principaux de l'oeuvre ont l'âge où l'on change de carapace. Au cours de ce passage de l'enfance à l'âge adulte ils sont d'une fragilité dont ils n'ont pas conscience. Melchior manifeste un goût, dont il rend compte dans son journal, pour les mystères de l'organisme. Bien qu'il garde des airs de petit garçon, Moritz est troublé au plus profond par les découvertes que fait son ami. Plus soumise à la morale ambiante, Wendla joue ingénument avec le feu. Décidé à pourfendre une armature puritaine qui lui faisait horreur, Wedekind s'en prend à tous les tabous. Scènes de masochisme, de masturbation, d'homosexualité et d'avortement se succèdent. L'écrivain pointe face à ces jeunes gens les comportements de leurs parents et professeurs. Aux yeux d'un aréopage d'enseignants et de son père, Melchior apparaît comme un prédateur sexuel. Clément Hervieu-Léger, dont les mises en scène de Molière et de Marivaux avaient révélées un talent d'une indéniable singularité, montre ici avec une véritable maestria combien le passionne les souterrains des êtres.Il a eu l'excellente idée de confier la scénographie à Richard Peduzzi qui a inventé des cubes qui lorsqu'ils se déplacent nous introduisent tour à tour dans une chambre, le bureau du chef d'un établissement scolaire ou un cimetière. Jeunes comédiens doués à l'extrême, Georgia Scalliet, Christophe Montenez et Sébastien Pouderoux se coulent avec ardeur dans la peau de jeunes gens en butte à la fausse maturité de leurs aînés. Quelques scènes suffisent à Cécile Brune, Clothilde de Bayser et Eric Genovèse pour montrer combien ils sont passés maître de leur art. Jusqu'au 8 juillet (en alternance) Comédie-Française Richelieu tél 01 44 58 15 15

vendredi 6 avril 2018

Viens mon coeur, c'est un bon coeur Poèmes de femmes américaines.

Conçu par la comédienne Anne Alvaro, le chorégraphe et danseur Thierry Thieû Niang et le musicien Nicolas Daussy le spectacle prouve nous seulement que nombre d'amer-indien n'ont pas été réduits au silence mais surtout que leur littérature constitue un pan certes ignoré mais fondamental de la littérature américaine. A preuve les poèmes de femmes qu'a recueilli et nous fait découvrir de sa voix tantôt âpres, tantôt mélodieuse Anne Alvaro. Ces femmes ont toutes des écritures bien à elles. L'une fait un sort aux idées toutes faites qu'entretiennent quasi tous à propos des habitudes de ces cultures minoritaires.Les artistes sont issues de différentes tribus. Certains poèmes célèbrent une nature avec laquelle l'auteure se sent en symbiose. D'autres dénoncent les règlements iniques auxquels ils leur faut se plier. Est évoquée aussi une poète lesbienne dont l'écriture ardente et le destin funeste a de quoi nous laissé ébranlés. Qu'une multitude des leurs vivent amollis par l'alcool n'est pas passé sous silence. L'harmonieuse présence de Thierry Thieû Niang, dont les danses aériennes lui ont été enseignées par les vieux des tribus, donnent, quant à elles une touche de douceur à la représentation. En passant d'un instrument à l'autre Nicolas Daussy contribue lui aussi à nous plongé dans un univers où, parmi les plus réceptifs, il en est qui ont le sentiment que des forces ancestrales sont à l'oeuvre. Jusqu'au 8 avril TGP Théâtre Gérard Philipe Centre dramatique national de Saint- Denis Tél 01 48 13 70 00

jeudi 5 avril 2018

La petite fille de Monsieur Linh de Philippe Claudel

En adaptant pour la scène un texte de Philippe Claudel, Guy Cassiers se montre, une fois de plus, à la hauteur de sa prodigieuse réputation. Il a eu la bonne intuition de demander à Jérôme Kircher qui - depuis qu'il a laissé au vestiaire quelques insistants effets vocaux - est à juste titre considéré comme l'un des comédiens les plus doués de sa génération, d'interprété Monsieur Linh. Celui-ci est un réfugié vieillissant d'un pays en guerre où les siens ont tous perdus la vie. Il a recueilli une toute petite fille sur laquelle il veille avec adoration. Dans le pays de l'exil il vit, avec d'autres rescapés de mondes qui ont été disloqués, dans un foyer où tous l'ignorent. Son sentiment de n'être plus cher à personne (sauf au nourrisson qu'il a pris sous son aile) s'éloigne lorsqu'il rencontre sur un banc Monsieur Bark, un veuf qui bien qu'il sache que Monsieur Linh ne comprend pas un traitre mot de sa langue, parle d'abondance. Le solo harmonieux auquel on assistait jusqu'alors est transformé par la présence sur une vidéo d'un hologramme. On sait Guy Cassiers féru de technologies de pointe. Le recours qu'il fait ici de la vidéo est d'une ingéniosité et d'une beauté sans pareilles. Lorsque pour soi disant améliorer son sort Monsieur Linh et l'enfant sont conduit dans une sorte de foyer pour vieillards, il refuse de se laisser encagé. Il ne songe plus qu'à rejoindre l'homme avec lequel il a noué une si étrange et profonde amitié. En cours de route le vieil homme se prend à rêver. Et le metteur en scène de réaliser le prodige de nous plonger à l'intérieur du songe. En faisant ressentir la perplexité puis les élans d'un homme contraint de fuir son pays, Guy Cassiers nous offre un spectacle d'une amplitude poétique rarement égalée. Jusqu'au 7 avril MC93 Bobigny tél O1 41 60 72 72 - du 10 au 14 avril à La Rose des vents, Villeneuve d'Ascq

lundi 2 avril 2018

Les os noirs Idée et mise en scène Phia Ménard

Tour à tour ou simultanément jongleuse, comédienne, mime, danseuse, Phia Ménard conçoit et met en scènes des spectacles au registre plastique dissemblable. Le début des Os noirs émerveille. Sur un mer démontée une femme agrippée à une frêle embarcation lutte contre les flots qui finissent par l'engloutir. On assiste ensuite à un cortège de métamorphoses qui sont autant de cauchemars. Même si la créatrice de cette suite de performances sait gouverner ses effets, force est de reconnaître que la plupart n'ont pas la grâce de celle qui ouvrit la représentation. Toutes dépeignent les derniers souffles d'une femme (Chloée Sanchez). Phia Ménard ne craint pas le tragique de répétition. Son tempérament inventif et ses connaissances éclectiques nous font basculer de l'univers de Munch à celui de Baudelaire en faisant une halte chez le Caravage. Les sensations que produisent ces tableaux seraient plus électrisantes encore si la bande musicale qui les accompagnent n'apparaissait pas aussi datée et, contrairement à l'ensemble du projet, peu surprenante. Les mots sont tout du long absents. Sauf à l'ouverture de l'objet insolite que l'on va découvrir. Et aussi en fin de parcours ou Phia Ménard enfonce élégamment le clou en faisant résonner les vers de Cesare Pavese "La mort viendra, elle aura tes yeux". Jusqu'au 14 avril Le Montfot théâtre (Théâtre de la ville hors les murs) tél 01 56 08 33 88